Berlin, Cologne, Hambourg, Munich, Francfort… La liste n’est pas exhaustive mais les rues de nombreuses villes allemandes ont accueilli le weekend dernier plus d’un million de personnes, décidées à montrer leur opposition au parti Alternative für Deutschland. Ce parti d’extrême droite connait de fait un succès grandissant depuis sa création en 2013, notamment dans les Länder de l’ancienne Allemagne de l’Est.
Ce sont des révélations, sorties le 10 janvier dernier sur le site Correctiv : Recherchen für die Gesellschaft, qui ont incité ces personnes à sortir dans la rue. L’article intitulé Geheimplan gegen Deutschland révèle en effet qu’une rencontre a été organisée à Berlin en novembre dernier entre des dirigeants du parti en question et des représentants d’autres organisations dont certains néonazis. Il ressort de cette réunion le concept de « Remigration » qui n’est rien d’autre que l’expulsion du territoire de millions de personnes d’origine étrangère afin de les envoyer sur un territoire d’Afrique du Nord. L’un des participants, Martin Sellner, présente ce projet en classant les personnes visées selon trois catégories : les demandeurs d’asile, les étrangers ayant le droit de séjour en Allemagne et ceux qui, ayant pourtant la nationalité allemande, ne seraient, selon lui, pas assimilés.
L’on comprend aisément que ce projet choque la population allemande, encore bien consciente des crimes perpétrés sous le Troisième Reich. Alors que certains Allemands se soulèvent contre cette idéologie, d’autres n’hésitent malheureusement pas à confier le pouvoir à des candidats soutenus par l’AfD lors de scrutins municipaux à l’instar de la petite ville de Pirna, située en Saxe. L’on arrive alors à un symbole qui perturbe.
L’année 2023 est marquée par plusieurs victoires du parti populiste. Après celle de Hannes Loth à la Mairie de Raguhn-Jeßnitz dans le Land de Saxe-Anhalt, cela a été au tour du candidat soutenu par l’AfD, Tim Lochner, 53 ans, de s’installer dans le fauteuil de Maire de Pirna pour les sept prochaines années. Il est tout de même à remarquer le faible résultat obtenu lors du deuxième tour puisqu’il remporte l’élection avec un tout petit peu plus de 38%, devant la candidate de la CDU (droite) Kathrin Dollinger-Knuth (31,4%) et celui du parti Freie Wähler, Ralf Thiele (30,1%). Le candidat du parti social-démocrate, soutenu par les Verts, n’a, quant à lui, pas réussi à atteindre le second tour. Le Maire sortant, Klaus-Peter Hanke n’avait pour sa part pas souhaité se représenter.
Là où ce résultat est un véritable crève-cœur, c’est justement que cette ville a été le théâtre des pires atrocités sous le Troisième Reich. C’est en effet dans la forteresse de Sonnenstein, qui domine la cité, que se trouvait une chambre à gaz dans laquelle plusieurs milliers d’handicapés et de concentrationnaires ont été assassinés. Comme le chantait Jean Ferrat, « que le sang sèche vite en entrant dans l’Histoire » !
Pirna est une ville peu connue de l’ancienne Allemagne de l’Est. Certains amateurs d’art se souviendront peut-être avoir déjà contemplé l’une des œuvres du peintre vénitien Bernardo Bellotto consacrée à cette petite ville lorsque celui-ci s’est rendu à la Cour de Dresde toute proche, sur l’invitation de l’Electeur de Saxe Frédéric-Auguste II, également roi de Pologne. Selon Stéphane Loire, cette « cour était l’une des plus brillantes d’Europe après celle de Versailles »[1]. L’on peut aujourd’hui contempler l’œuvre de Bellotto au Metropolitan Museum (Met) de New York [2].

Pirna n’est malheureusement pas uniquement un endroit idyllique ayant inspiré les peintres venus de l’étranger. Dans le bâtiment de l’ancien institut psychiatrique fondé en 1811 et fermé en 1940, va se dérouler l’assassinat de milliers de personnes dans le cadre de l’Aktion T4. L’acronyme fait référence à la rue berlinoise qui hébergeait les services administratifs de cette action de meurtre, le numéro 4 de la Tiergartenstraße.
Dès l’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne en 1933, ces derniers ont mis en place des mesures visant ceux qu’ils considéraient alors comme étant des « improductifs » et des « bouches inutiles », les handicapés physiques et mentaux. Le 14 juillet qui suit l’arrivée d’Hitler à la Chancellerie, la « loi de prévention d’une progéniture atteinte de maladie héréditaire » [3] est votée et entre en vigueur le 1er janvier 1934. Plusieurs centaines de milliers de personnes seront alors stérilisées, bien souvent contre leur volonté, en raison de cette loi. Celle-ci n’était pourtant que le premier jalon d’une politique visant à assassiner les handicapés. Quelques années plus tard, le 18 août 1939, une circulaire a imposé aux instituts pédiatriques et aux maternités de déclarer les enfants de moins de trois ans porteurs d’un lourd handicap.
Dans un courrier antidaté au 1er septembre 1939, jour du début de la Seconde Guerre mondiale, Hitler ordonne à Karl Brandt et Philip Bouhler, respectivement son médecin personnel et le responsable de la chancellerie d’accorder une « mort miséricordieuse » (Gnadentod en allemand) aux patients souffrant de lourds handicaps. Il s’agit ici moins de compassion que d’une volonté délibérée d’assassiner ceux qu’il considérait comme étant un poids pour la société allemande tout juste entrée en guerre.
Cette date n’est pas choisie au hasard et explique la falsification de la date. Son ordre a en effet pour vocation de montrer qu’il est prêt à combattre aussi bien ses « ennemis » venus de l’extérieur que ceux de l’intérieur à savoir, les malheureux infirmes. Six centres d’assassinats sont alors ouverts sur le territoire du Reich, dont celui de Pirna Sonnenstein. Grâce à la Hartheimer Statistik, une archive retrouvée en 1945 en Autriche, l’on sait exactement combien de victimes ont été gazées à l’aide de monoxyde de carbone dans chacun des centres entre 1940 et 1941. En ce qui concerne la chambre à gaz située en Saxe, l’archive nazie évoque le chiffre de 13 720 victimes sur un total de 70 273 personnes gazées en totalité. Parmi toutes les victimes de T4, l’on retrouve une cousine éloignée d’Adolf Hitler, Aloisia Veit, ou encore l’épouse du célèbre auteur Joseph Roth, Friederike Reichler, toutes deux assassinées dans la chambre à gaz du château de Hartheim en Autriche en 1940.
La lecture de biographies de victimes assassinées à Pirna Sonnenstein est bouleversante à l’instar de celle du jeune Wichard von Heynitz appartenant à une famille de la noblesse allemande, assassiné à l’âge de 19 ans, après être passé par l’institut de soins psychiatriques de Heidehof.

C’est dans ce centre que la Justice nazie le contraint à la stérilisation, quelques semaines après la mort du père du jeune homme. Il est ensuite transféré sur la demande de sa maman à Bautzen-Seidau, plus proche du domicile familial. Le 3 février 1941, Wichard est transféré au Landesanstalt Großschweidnitz, qui joue alors le rôle d’antichambre de la mort, avant d’être amené par bus le 8 mai de la même année jusqu’à la chambre à gaz de Pirna Sonnenstein. Le lendemain de cette date, la famille reçoit un courrier informant que le jeune homme a été transféré ailleurs, sans plus de détails. Cela inquiète alors Ilse von Heynitz, qui apprend le 16 du même mois que Wichard a été transféré en Autriche, au Landesanstalt de Hartheim. Elle décide alors de se rendre avec son deuxième fils dans le pays danubien.

Arrivée à la gare de Linz, elle décide de contacter par téléphone Hartheim et c’est au cours de cet appel qu’elle apprend la mort « subite » de son fils. Il est évident que le garçon n’avait jamais été transféré en Autriche puisqu’il avait été gazé depuis plusieurs jours. Cette supercherie de la part des nazis avait juste pour but de perdre un peu plus les familles et de cacher l’atrocité de leurs crimes. Afin de rendre ces meurtres plus anonymes encore, la cause du décès était elle aussi falsifiée, si bien qu’il a été dit à Ilse que son fils était mort de maladie et que pour cette raison, il lui était interdit de se rendre à Hartheim. Cet endroit étant l’une des cinq autres chambres à gaz de T4, on comprend aisément pourquoi la maman n’était pas la bienvenue. Elle décide pourtant de s’y rendre pour obtenir des explications, ce qui à l’époque était déjà une grande marque de courage. Rencontrant un groupe d’habitants sur le trajet, ils apprennent ce qui se passe réellement sur place comme a pu en témoigner plus tard Benno qui accompagnait alors sa mère. Il raconte qu’arrivés devant la porte du château de Hartheim, ils ont été accueillis par un employé totalement surpris de les voir. La famille demande donc à rencontrer ceux qui ont soigné Wichard mais leur interlocuteur refuse , arguant d’une contagion possible. Rentrés chez eux, et sceptique sur la cause de la mort officielle mentionnée sur l’acte de décès, la maman décide de se plaindre par écrit à l’institut autrichien, croyant que son fils y avait alors séjourné. En réponse, il lui sera répondu par un courrier en date du 20 juin 1941 que son fils est décédé d’une grippe. Ce courrier mentionne également une liste de biens laissés par son fils comme un harmonica, un album photo, un atlas, un peignoir etc. qui seront retournés à la famille dans un envoi séparé. Ces informations démontrent les contacts entre les différentes chambres à gaz car il est évident que ces objets n’ont jamais quitté Pirna, lieu de décès de Wichard. Ce n’est qu’en 1989, dix années après la mort de sa mère, que Benno von Heynitz a appris la triste vérité concernant l’assassinat de son frère [4].

Il est difficile de savoir quelle a été la cause de la fin officielle de l’Aktion T4. Est-ce en lien avec les protestations de la population et d’ecclésiastiques notables à l’instar de l’évêque de Munster, Clemens, August von Galen ? Le 24 août 1941, le programme T4 est officiellement abandonné mais continuera malgré cela officieusement directement dans les hôpitaux psychiatriques où les patients seront assassinés par inanition ou bien par voie médicamenteuse.
Après cette fin de l’Aktion T4, il est décidé par les hiérarques nazis que trois des six chambres à gaz doivent être utilisées pour y assassiner des concentrationnaires dans le cadre de la Sonderbehandlung 14f13 : Hartheim en Autriche ainsi que Bernburg et Pirna-Sonnenstein en Allemagne. En l’état actuel de la recherche, le nombre de victimes de 14f13 assassinées à Pirna en provenance des camps de Sachsenhausen, Buchenwald et Auschwitz est le suivant [5]:

Il est fort probable que d’autres meurtres aient pu être commis à Pirna après juillet 1941 puisque c’est à l’été 1942, seulement, que les installations de gazage ont été démontées [6].
Lorsque l’on connaît ces faits, et la population locale les connaît à n’en pas douter, imaginer l’arrivée de l’AfD au pouvoir dans cette ville tranquille de la Saxe ne peut que mettre en colère. Il va d’ailleurs être intéressant de regarder comment les nouvelles autorités municipales vont gérer la mémoire des milliers de victimes. Nul doute qu’il existera des Allemands et des Européens pour dénoncer le moindre « oubli » de la part de l’AfD. C’est notamment le but de cet article.
Bibliographie :
BÖHM Boris, 2001, Pirna-Sonnenstein. Von einer Heilanstalt zu einem Ort nationalsozialistischer Tötungsverbrechen. Begleitband zur ständigen Ausstellung der Gedenkstätte Pirna-Sonnenstein, Stiftung Sächsiche Gedenkstätten, Dresden und Pirna (Allemagne)
LOIRE Stéphane (Dir.), 2005, Bernardo Bellotto. Un pittore veneziano a Varsavia, 5 continents Editions, Milano (Italie)
MALLET Cyril «’L’école des meurtriers’: l’asile d’aliénés de Mainkoffen (Bavière) sous le Troisième Reich » in Revue du dialogue franco-allemand / Zeitschrift für den deutsch-französischen Dialog « Dokumente-Documents », n°2, été / Sommer 2015, pages 53-55
TREGENZA Michael, 2011, Aktion T4. Le secret d’Etat des nazis : l’extermination des handicapés physiques et mentaux, Calmann-Lévy, Paris
Revue d’Histoire de la Shoah N°199, octobre 2013, De l’Aktion T4 à l’Aktion 14f13 « Des vies sans valeur ». Dossier dirigé par Georges BENSOUSSAN et Jean-Marie WINKLER
Article de presse : Geheimplan gegen Deutschland (corrrectiv.org)
[1] LOIRE S., 2005, page 12
[2] Bernardo Bellotto | Pirna: The Obertor from the South | The Metropolitan Museum of Art (metmuseum.org)
[3] En allemand : Gesetz zur Verhütung erbkranken Nachwuchses
[4] Nous conseillerons la lecture de la biographie de Wichard von Heynitz publiée en 2016 par le mémorial de Pirna intitulée : « Den Opfern ihren Namen geben. Wichard von Heynitz (1921-1941). Biographisches Portraits eines Sächsischen Opfers der NS-Tötungsanstalt Pirna-Sonnenstein». Dans ce cahier [consultable ici] se trouve l’archive mentionnée.
[5] BÖHM B., 2001, page 104
[6] BÖHM Boris « Pirna-Sonnenstein. Un institut de mise à mort nazi (1940 1941)» in Revue d’Histoire de la Shoah n°199, 2013, page 238

