« C’est ainsi que je n’ai plus de lien nulle part, étranger partout, hôte tout au plus là où le sort m’est le moins hostile ; même la vraie patrie que mon cœur a élue, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, prise de la fièvre du suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté j’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique des temps ; jamais, je ne le note point avec orgueil, mais avec un sentiment de honte, une génération n’est tombée comme la nôtre d’une telle puissance intellectuelle dans une telle décadence morale ». Stefan Zweig, Le Monde d’Hier. Souvenirs d’un Européen (Préface)
« So gehöre ich nirgends mehr hin, überall Fremder und bestenfalls Gast; auch die eigentliche Heimat, die mein Herz sich erwählt, Europa, ist mir verloren, seit es sich zum zweitenmal selbstmörderisch zerfleischt im Bruderkriege. Wider meinen Willen bin ich Zeuge geworden der furchtbarsten Niederlage der Vernunft und des wildesten Triumphes der Brutalität innerhalb der Chronik der Zeiten; nie – ich verzeichne dies keineswegs mit Stolz, sondern mit Beschämung – hat eine Generation einen solchen moralischen Rückfall aus solcher geistigen Höhe erlitten wie die unsere ». Stefan Zweig, Die Welt von Gestern. Erinnerungen eines Europäers (Vorwort)
La journée de dimanche avait plutôt bien commencé. Il faisait beau, ce qui invitait à profiter de la nature environnante. Un peu avant treize heures, passage au bureau de vote ce qui pourrait sembler banal et pourtant. En déposant le bulletin dans l’urne, je me suis souvenu que cinq ans auparavant, je n’avais pas pu le faire car, malgré ma réinscription dans les temps sur les listes électorales françaises, mon identité était restée gravée sur les listes allemandes sans que j’en sois informé. J’avais bien tenté de le dénoncer auprès du Tribunal de Dieppe. En vain. La juge entendait ma détresse de ne pouvoir voter mais elle m’avait dit, et je le comprenais très bien, qu’elle n’avait aucune compétence vis-à-vis de listes étrangères.
J’étais donc soulagé de pouvoir voter sans encombre dimanche dernier alors que l’on annonçait un ras de marée pour le parti de J. Bardella. Ceux qui me connaissent le savent, je suis attaché à la Démocratie et j’ai toujours considéré le vote comme étant un devoir autant qu’un droit. Combien de fois ai-je tenu les bureaux de vote ? Au-delà d’apporter une aide aux organisateurs, c’est un moment que j’apprécie car cela permet d’échanger de longues heures durant sur des sujets variés avec d’autres bénévoles. Cela permet aussi de faire de belles rencontres comme ce jour de 2017 où nous avons eu l’honneur de voir débarquer Thomas Pesquet au bureau de vote des Français de l’étranger ouvert à l’Institut français de Cologne en Allemagne, quelques petites heures seulement après son retour sur terre. Je me souviens encore de la joie ressentie à l’époque de le voir venir faire son devoir, en pleine forme, malgré un « si long voyage ». Le fait que nous ayons fréquenté le même lycée à Dieppe avait permis d’engager facilement la conversation avec lui et sa compagne avant d’immortaliser le moment par une photographie. Ce cliché dédicacé, trône, depuis, dans mon salon.

Les Européennes n’ont jamais véritablement passionné les Français et je le déplore. La cause est peut-être à chercher du côté du fonctionnement de ces institutions, paraissant à certains trop bureaucratiques et surtout, peu tournées vers le social. Il est reproché à l’UE de ne pas suffisamment tenir compte des spécificités de chacun des Etats membres, leur ôtant même une partie de leur identité voire leur souveraineté. Le rôle des Elus peut également paraître nébuleux aux yeux de nos compatriotes. Qui serait d’ailleurs capable de citer le nom de son représentant siégeant à Bruxelles ou d’évoquer une décision récente prise par cette Assemblée ? Jusqu’à il y a peu, les candidats européens étaient nombreux à être des personnalités politiques n’ayant pu se faire réélire à un scrutin national et bienheureux de se recaser quelque part. Cela a changé, tout du moins en grande partie, et l’on trouve de nos jours des Députés désireux de véritablement faire avancer l’Europe dans le bon sens. L’on ne peut que s’en réjouir. En revanche, l’on est en droit de déplorer l’absence de communication malgré les nombreux canaux disponibles. Si l’électorat continue de bouder l’UE, c’est donc en partie du ressort des Elus. Que faire alors ? Il devrait être rendu obligatoire qu’un député européen, a fortiori n’importe quel candidat victorieux d’une élection, organise chaque semaine des réunions publiques et des rendez-vous individuels. Une personne qui a obtenu la confiance du peuple lui en est redevable et il se doit donc de communiquer en accordant à son interlocuteur un droit de réponse. Il est indispensable en effet de recréer de la proximité et un lien fort entre le représenté et le représentant. Celui-ci ne peut d’ailleurs pas se contenter de l’envoi d’une newsletter trimestrielle et encore, lorsque l’Elu réalise cet exercice car en cinq ans, je n’ai jamais reçu quoi que ce soit de la part de députés européens. Tout cela doit changer si l’on souhaite que la population se tourne vers l’UE. L’abstention mais surtout le résultat sorti des urnes lors du scrutin de dimanche dernier a montré combien il y a encore beaucoup de travail. Faire arriver en tête un parti qui, il n’y a pas si longtemps, désirait la sortie de l’Europe est une hérésie et il est indispensable que les Elus à Bruxelles/Strasbourg aident à rapprocher l’Europe du citoyen.
Nous ne pouvons vivre en dehors de cette union et, pour ne donner qu’un exemple, la crise COVID l’a récemment démontré. On pourrait citer également les décisions prises conjointement depuis le début de la guerre en Ukraine. Je n’ose imaginer ce que Poutine aurait osé faire si nous n’avions pas la chance de vivre au sein de l’UE. Au quotidien, nous profitons des décisions prises par ces instances supranationales et il est dommage de n’en retenir que le négatif. Alors certes, ces institutions ne sont pas parfaites mais elles sont jeunes et il faut leur laisser le temps de se construire sans vouloir à tout prix les dynamiter. Nous ne pouvons alors que nous rappeler les mots prononcés par Simone Veil à Strasbourg le 17 juillet 1979 lors de son entrée en fonction à la Présidence du Parlement européen ; mots qui ont aujourd’hui une résonnance toute particulière [1] :
« La novation historique que représente l’élection du Parlement européen au suffrage universel, chacun de nous, quelle que soit son appartenance politique, a conscience qu’elle se produit précisément à un moment crucial pour les peuples de la Communauté. Tous les États de celle-ci sont en effet, aujourd’hui, confrontés à trois défis majeurs, celui de la paix, celui de la liberté, celui du bien-être, et il semble bien que la dimension européenne soit seule en mesure de leur permettre de relever ces défis ».
© Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons >>>

Dimanche soir, ce scrutin a malheureusement été bien vite balayé suite à l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. Le résultat sorti des urnes n’est pourtant pas anodin. L’idéologie arrivée première chez nous n’a pas eu autant de succès à l’échelle de l’UE et c’est tant mieux. Voir en revanche ces partis arriver en tête à l’instar du FPÖ en Autriche ou comme l’on vient de le préciser le RN en France, est bien triste. Mais est-ce une surprise ?
La vie politique française est devenue depuis quelques années un champ de ruines. Il suffit de regarder ce qu’il s’est passé chez les Républicains ces jours derniers pour en être convaincu. Alors que la Démocratie est en danger, comment l’électeur, assistant à un tel spectacle de désolation, pourrait-il avoir confiance en ses représentants ? Il est où ce temps pas si lointain où les convictions de Jacques Chirac l’empêchaient de débattre avec un représentant du Front national ? Il est triste de constater que le courant a fait s’éloigner en si peu d’années les principes de la droite loin vers le large. Il est donc urgent que la barque retrouve le rivage et cela doit se faire loin du RN.
Il est certain que si l’extrême droite est sur le perron de Matignon, c’est en grande partie une responsabilité de ceux qui gouvernent actuellement. Gérer les affaires avec autant de brutalité comme l’a montré la réforme des retraites et ce, sans jamais donner l’impression d’entendre les arguments donnés par la population est difficilement entendable. Et ce n’est pas la réforme du chômage décidée plus récemment qui va ramener les soutiens de la gauche vers le parti présidentiel. Alors oui, un peu de retenue serait attendu car, si le RN est proche de gouverner la France, c’est aussi à cause de cette méthode plus que contestable.
Gouverner, c’est prendre des décisions, certes, mais ce n’est pas le faire à rebours de ce que veulent les Français or, force a été de constater lors de cette réforme des retraites que la majorité de la population était contre les mesures [2]. Quand bien même ce ne serait pas la majorité, faut-il ignorer la volonté des citoyens ? La Démocratie ne consiste pas à gouverner contre le peuple mais selon la volonté du peuple. La Majorité le reconnait d’ailleurs à demi-mot puisque dimanche soir, alors que le parti issu du Front national est arrivé en tête, les ténors de la Macronie disaient tous, la main sur le cœur, qu’il fallait entendre la contestation. Alors les nouveaux gouvernants devront l’entendre cette contestation mais tant par le choix des réformes que par la méthode. Il est urgent de repositionner les chantiers pour qu’ils profitent d’abord aux plus humbles, ceux qui se considèrent aujourd’hui comme les grands oubliés du pouvoir. La priorité devra donc être le pouvoir d’achat et, en premier lieu, le prix de l’énergie qui augmentera encore d’ici quelques jours si rien n’est fait. Si les électeurs se tournent vers le RN, c’est sans nul doute parce qu’ils en ont assez de travailler voire même de vivre uniquement pour payer les factures toujours plus élevées. Alors oui, le choix d’une partie de cet électorat de confier le pouvoir à l’extrême droite est, à mon humble avis, une terrible erreur mais je comprends aussi que ces personnes soient terriblement déçues par des promesses non tenues et par aussi peu d’attention à leur égard de la part de ceux qui les représentent.
Que dire de la gauche, considérée comme providentielle ? Je crains malheureusement qu’avec la personnalité de Mélenchon en arrière-plan, la confiance ne revienne pas de sitôt. Le soutien à une alliance des gauches aurait été bien plus aisé pour les électeurs situés de ce côté-ci de l’échiquier politique si une figure neutre avait fait consensus. Au lieu de cela, on nous prépare depuis des jours à un retour de Mélenchon, tel un enfant prodige. Cet homme est un danger pour la Démocratie. L’épisode très récent de la « purge », pour reprendre les mots de Clémentine Autin, en est une nouvelle fois un bel exemple [3]. Il est alors urgent que Jean-Luc Mélenchon fasse un pas de côté et qu’il ne revienne pas sur le devant de la scène politique avant longtemps, avant bien longtemps. Comme il l’a dit ces derniers jours, « les investitures à vie n’existent pas ». Je suis d’accord avec lui au moins là-dessus. On pourrait alors lui retourner que la confiscation du débat comme il le fait lors de chacune de ses interviews ne peut continuer car c’est bien lui et sa personnalité clivante qui scindent la gauche aujourd’hui [4].
La responsabilité qui incombe aux futurs élus de ce « nouveau front populaire » est immense. Si une fois en place, ils nous servent le même spectacle désolant dans l’hémicycle que celui qui nous a été servi depuis les dernières législatives par certains de la NUPES, il est certain que le RN aura de beaux jours devant lui. C’est malheureusement cette posture, souvent scandaleuse à l’Assemblée nationale, qui a contribué à accélérer la percée du Rassemblement national et qui donne une image aussi désastreuse de la gauche. Et aujourd’hui, on nous dit que cette alliance est le dernier rempart ? Je l’espère mais j’avoue être dubitatif justement parce que l’on ne peut jouer plus longtemps avec la Démocratie. On attend des Elus qu’ils soient responsables alors qu’ils le soient et qu’ils arrêtent de jouer avec ce que nous avons de plus cher.
Et où est la sociale-démocratie dans tout cela ? Le score correct de Raphaël Glücksmann aux Européennes laissait entrevoir un découpage des circonscriptions en faveur de cette gauche humaniste que je défends. Lorsque je vois que trois circonscriptions sur les quatre que compte le département des Vosges ont été fléchées pour LFI, je me dis que le partage s’est fait à sacrés coups de canif. Comment faire pour que les électeurs de centre gauche s’y retrouvent avec un tel déséquilibre, qui plus est après le résultat sorti des urnes dimanche dernier ?
On ne le précise pas suffisamment mais les Législatives se déroulent en deux temps. Si les candidats LFI ne font pas le plein de voix lors du premier tour, il y a fort à craindre que les marges de manœuvre pour aller récupérer des voix deux semaines plus tard seront réduites. En effet, qui peut oser croire un instant que les électeurs de centre-gauche qui avaient voté pour le candidat d’Emmanuel Macron en 2022 puissent accorder leur confiance au deuxième tour à un candidat LFI ? Et qu’en sera-t-il des citoyens défendant une droite modérée ? Qui peut espérer un tel grand écart ? Je suis donc véritablement sceptique sur le résultat et, pour la première fois de ma vie, je crains l’arrivée du RN au pouvoir prochainement.
Alors oui pour conclure, il faudra aller voter les 30 juin et 7 juillet prochains et il faudra bien voter car comme le disait l’écrivain autrichien Stefan Zweig: « On peut tout fuir, sauf sa conscience ».
[1] Discours de Simone Veil le 17 juillet 1979 (1).pdf (sgae.gouv.fr)
[2] Réforme des retraites : 69% des Français opposés par le recul de l’âge légal à 64 ans, selon notre sondage (rtl.fr) .
[3] Clémentine Autain dénonce la «purge» à LFI en vue des législatives : «Irresponsable et consternant» – Libération (liberation.fr)
[4] Législatives 2024 : Mélenchon, accusé de « purge », répond que « les investitures à vie n’existent pas » (huffingtonpost.fr)

