Mémoire d’une absence  

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Paul Le Caër devant le monument de Redl-Zipf en 2013. Collection privée Cyril Mallet. Droits réservés.

Paul sait maintenant que ses efforts pour survivre à l’enfer où il a vu mourir ses amis n’ont pas été vains. L’ »oubli » auquel Paul, amoureux de la mer, aspire n’est pas l’effacement et l’absence ; c’est en réalité la paix, la paix de l’âme, l’apaisement de la lancinante douleur que lui faisaient subir les cicatrices de sa mémoire. Il peut rêver dans ce bateau où il aime tant naviguer entre l’infini de la mer et l’infini du ciel. (Jean Gavard – survivant de Mauthausen- Préface du dernier ouvrage de Paul Le Caër)

Je suis toujours très ému lorsque j’ouvre un ouvrage dans lequel il est fait mention de Paul Le Caër. Le livre reçu la semaine passée, consacré au crash de l’avion qui est à l’origine de la Déportation de Paul en camp de concentration, a permis de me replonger une nouvelle fois dans mes souvenirs. En le feuilletant, j’y ai effectivement découvert une préface signée de mon ami disparu. Il s’agit, certes, d’une réédition mais lire, dans un document paru en 2024, des mots écrits par un homme décédé quelques années auparavant est quelque peu troublant. Cela m’a tout de même rassuré car cela aide à ce que le nom de Paul Le Caër ne s’efface ni dans nos mémoires ni sur les rayons des libraires. Dans les temps troubles que nous traversons, se souvenir de lui et de ce qu’il représente n’est effectivement pas totalement inutile.

C’est le 25 novembre 2016, que Paul est allé rejoindre ceux dont il a tant défendu la Mémoire durant de nombreuses décennies, ceux qui ne sont pas revenus des camps de la mort lente en 1945.
En apprenant cette disparition, je me souviens de la très grande tristesse ressentie alors. Je venais de perdre un être cher, qui avait guidé mes pas de jeune chercheur et qui avait joué, au fil du temps, le rôle de grand-père, moi qui n’avais pas connu les deux miens. Au-delà de l’homme, j’étais triste également car j’avais pris conscience que sans lui, le camp de concentration de Redl-Zipf (alias Schlier), rattaché au camp central de Mauthausen en Autriche, perdait son plus grand passeur de mémoire. Le retour à la vie de Paul a en effet servi une cause : faire connaître le triste destin de ceux, partis un jour vers l’inconnu, qui ont connu l’enfer de la Déportation. En son absence, le risque que le camp annexe de Zipf ne tombe dans l’oubli était bien présent. Il est difficile de ne pas évoquer la fragilité de la mémoire des camps satellites évoquée par Marcel Vinez, survivant de Schlier lui aussi :

La collection du bulletin atteste, si besoin est, la part prépondérante des commandos dans les souvenirs des déportés de Mauthausen. Pourtant, cette mémoire-là est fragile, aussi scrupuleuse qu’a été sa conservation et sa transmission dans les cercles de famille, aussi méthodique sa préservation au sein de l’amicale, plus fragile que celle de Mauthausen. Il y a à cela trois causes objectives : le caractère dispersé et plus restreint des camps ; l’effacement des traces matérielles, dans des circonstances aussi multiples ; la place que tient le camp central, du fait de l’éloquence de ces vestiges et de son statut officiel en tant que mémorial global. Pourtant nous pensons qu’il importe de ne pas se satisfaire de cette situation. […] mais ce sont là, en quelque sorte, des témoins de substitution auquel il est demandé d’attester ce que furent à Melk, à Gusen, à Ebensee, au Loibl, à Zipf et ailleurs, les structures analogues dont il ne reste rien. Là-bas, dans ces villages où les traces du camp ont été soigneusement effacées, surtout s’il fut évacué avant la libération, c’est dans un tunnel (pour autant qu’il soit inaccessible), devant un crématoire, une fosse commune, voire une simple stèle que les déportés témoignent.

Marcel vinez, matricule 28659, Linz – Redl-Zipf

Bulletin de l’Amicale de Mauthausen, numéro 293, avril 2003

Paul était de tous les combats lorsqu’il s’agissait de rendre hommage à ses compagnons d’infortune disparus. Il suffit de regarder la photographie prise à l’occasion de l’inauguration du Monument français sur l’esplanade de Mauthausen le 22 septembre 1949. L’œil du photographe ne s’est pas trompé. Par le cadrage, celui-ci, sans le savoir, fait que le personnage principal n’est pas le militaire en train de déposer une gerbe. Non, le personnage central est bien Paul, posant fièrement du haut de ses 25 ans et portant le drapeau sur lequel on peut déchiffrer le mot « RESISTANCE ». Il aura fallu faire preuve de résistance à ce héros combattant l’oubli lorsque celui-ci a entrepris de faire ériger un mémorial dans le petit village de Zipf au milieu des années 1980. L’Autriche d’alors était encore amnésique et désireuse de ne pas ressortir du placard les vieux fantômes du Troisième Reich. Mais c’était sans compter sur la ténacité du Français. [1].

Quelques mois après son décès en 2016, j’avais eu l’occasion de rendre hommage à mon ami par le biais d’un article paru à l’automne suivant dans la revue En Envor Revue d’histoire contemporaine en Bretagne. Je ne reviendrai donc pas sur le riche parcours de l’homme décrit dans le document consultable ci-dessous.

Paul était un sacré personnage. Il avait plein d’humour mais dans un même temps, il pouvait être très cinglant. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié ce trait de caractère car l’on savait où le navire voguait. Je me souviens par exemple qu’à notre première rencontre en 2007, dans l’Hôtel où il était descendu en Autriche, j’avais proposé par courtoisie de régler mon dîner. Sa réponse n’a pas mis longtemps à venir. Avec un regard perçant, et alors qu’il ne me connaissait que depuis quelques heures seulement, les mots suivants sont sortis de sa bouche : « Arrête de raconter des conneries. Si j’ai proposé de te voir, ce n’est pas pour que tu payes quoi que ce soit ». Cela m’a fait sourire et m’a tout de suite montré le personnage. Paul, c’était cela mais c’était surtout une véritable boule d’énergie. Pour obtenir ce qu’il voulait, il n’hésitait pas à pousser la porte des ministères autrichiens et en général, il revenait avec la confirmation que son projet aboutirait. Il faut l’imaginer aussi conduire son Alfa Romeo jusqu’en Autriche depuis la Normandie avec son épouse à ses côtés pour assister aux commémorations annuelles de mai et ce, jusque tard dans sa vie. Ce voyage le rendait heureux car il pouvait alors s’adresser à ce public qu’il appréciait tant, les jeunes. J’ai pu le voir une après-midi entière dans l’enceinte du camp central de Mauthausen, entouré de jeunes Français venus grâce à l’Amicale de Mauthausen. Paul était tellement comblé de pouvoir témoigner devant ces adolescents.

Lorsque l’on pense à lui, on revoit dans un même temps son adorable épouse. Arlette n’était jamais bien loin, toujours très discrète mais bien présente. Je garde en mémoire sa très grande gentillesse. Lors de notre avant-dernière rencontre, elle a absolument tenu à me montrer les photographies de ses petits-enfants qu’elle avait dans sa chambre de la maison de retraite où elle passait les derniers mois de sa vie. J’ai alors vu une mamie si fière de ce qui lui était le plus cher. Et comment oublier le regard bienveillant qu’elle posait sur son mari à chaque fois qu’elle s’adressait à lui. Elle l’aimait son Paul et il était difficile de les imaginer l’un sans l’autre. Cela a été bien tristement confirmé puisque moins de huit semaines après son époux, Arlette est décédée à son tour au tout début de janvier 2017.

Paul et Arlette à Redl-Zipf en 2013. Collection privée Cyril Mallet. Droits réservés.

Tout au long de sa vie Paul se sera battu pour la Mémoire des camps. Tout au long de notre amitié, il n’aura eu de cesse de m’envoyer par la Poste des archives accompagnées d’un petit mot sur lequel on retrouvait toujours la même phrase : « Après moi, il faudra encore étudier cela car je n’ai pas pu le faire ». Paul avait le temps en ennemi et il me l’a confirmé lors de notre dernière rencontre. Quelques mois avant son décès, j’avais appris de ses enfants les difficultés de santé qu’il avait traversées. J’ai profité d’un passage en France pour leur rendre visite à Arlette et lui dans leur résidence pour personnes âgées du Breuil en Auge. Paul était heureux de me voir et c’était réciproque. Il a absolument tenu à ce que nous déjeunions tous les trois dans l’un des meilleurs restaurants du coin. Un restaurant, m’a-t-il dit, dans lequel la reine Elisabeth II était déjà descendue. Si cela n’est pas signe de qualité !!! Mais son combat contre l’oubli n’était jamais très loin. C’est ainsi qu’après le repas, il a absolument tenu à ce que nous allions dans sa maison située près de Deauville où nous attendaient toutes ses archives. Signe d’une très grande confiance, j’ai d’ailleurs eu le droit à la visite des endroits secrets de son domicile comme par exemple la cachette où étaient tous ses passeports, conservés au fil du temps. Après cela, remontés dans son bureau, nous avons de nouveau décortiqué des documents liés à la Déportation. Je me souviens encore de ce moment comme si c’était hier et j’ai enregistré dans mon esprit le moindre détail de notre conversation car j’avais compris que c’était bien plus qu’une simple discussion. Dans l’intimité de son cabinet de travail, il m’a fait promettre de ne pas cesser le combat après lui. Il y tenait à ma parole. Cela m’a bouleversé de le voir fondre en larmes en me disant qu’il avait encore tant de travail de recherche. Quelques semaines plus tard, alors que j’étais en train de grelotter dans la petite église de Tourgéville, attendant de rendre un dernier hommage devant le cercueil de Paul, mon engagement est revenu tel un boomerang et là, ce sont mes larmes qui n’ont cessé de couler tout au long de la cérémonie religieuse.

Aujourd’hui, les années ont passé mais Paul est toujours bien présent. Cela fait une semaine que je ne me sens pas au mieux et il est certain que le contexte politique y est pour quelque chose. Combien de fois me suis-je demandé depuis les récentes élections européennes ce que Paul aurait pensé de la situation actuelle en France ! Je n’aurai jamais sa réponse mais je suis convaincu d’une chose, il aurait été sans nul doute très triste de constater que le combat de toute sa vie pour le « Plus jamais ça » soit si vite balayé alors que l’extrême droite est sur le perron de Matignon.


[1] Nous conseillerons la lecture de l’article suivant : MALLET Cyril « Le difficile exercice mémoriel en Autriche après 1945. Les exemples de Zipf et Hartheim » in BOUCHET R., LECOSSOIS H., LETORT D., TISON S., Résurgences conflictuelles. Le travail de mémoire entre arts et histoire. Presses Universitaires de Rennes (Rennes – France).