Le temps s’égrène à une vitesse folle et on s’en rend d’autant plus compte lorsque l’on regarde les dates de sortie de nos films préférés. Le récent décès de Michel Blanc a fait prendre conscience que Les Bronzés, film culte dans lequel joue cet acteur, est sorti il y a près d’un demi siècle. Cette longue période est sans aucun doute le signe du succès et un gage de qualité car on peut voir et revoir ces œuvres sans jamais se lasser.
Cela fait 40 ans aujourd’hui qu’un chef d’œuvre est sorti en France, le Amadeus de Milos Forman. Je ne jugerai pas ce film en tant qu’œuvre cinématographique car je n’en suis tout simplement pas capable. En revanche, sans être un spécialiste, on peut raisonnablement penser qu’un film, qui a reçu une quarantaine de récompenses, dont huit oscars, ne doit pas être de triste qualité, loin de là !
J’adore ce film et j’avoue que tous les ingrédients sont présents pour que je l’aime : Beaucoup d’Autriche, beaucoup de Mozart, beaucoup d’histoire autrichienne, de la musique classique, de l’opéra. Un sacré mélange qui ne pouvait que me satisfaire. Dans le cadre d’une visite professionnelle, j’ai eu la chance de découvrir il y a une dizaine d’années les archives Mozart confiées à la Fondation éponyme de Salzburg en Autriche. Je me souviens encore avoir été ébahi en écoutant, dans la petite pièce exigüe, la spécialiste Geneviève Geffray nous raconter quelques épisodes de la vie du compositeur. J’ai alors eu le sentiment d’être si insignifiant, devant les partitions originales ou encore les lettres rédigées par ce compositeur de génie.

Le film de Forman, c’est l’opposition de deux immenses talents, Mozart d’un côté vs. Salieri de l’autre. Bien évidemment, le film demeure une fiction et Forman a pris quelques libertés vis-à-vis de la réalité. L’on sait par exemple que la rencontre entre Léopold Mozart et sa belle-fille Constanze ne s’est pas opérée à Vienne alors que celle-ci venait d’accoucher comme le film le montre. Mozart avait au contraire présenté sa promise à son père deux années auparavant à Salzburg.
Chronologiquement, le film se concentre sur les années viennoises de Mozart, c’est à dire depuis son arrivée dans la capitale de l’Empire Habsbourgeois jusqu’à la mort de celui-ci. Il serait plus juste à propos de ce film de parler de flashback puisque les scènes sont une succession de souvenirs d’Antonio Salieri à la fin de sa vie. Celui-ci se considère pourtant comme le meurtrier du compositeur autrichien. On ne pourra alors qu’être étonné que l’Italien ait pu jouer un quelconque rôle dans la mort du génie car il est de notoriété que les deux hommes étaient proches. Salieri a par exemple été présent lors de l’adieu à Mozart et la veuve de ce dernier lui a également demandé de former l’un de ses fils. L’on peut difficilement imaginer qu’elle ait demandé cela au meurtrier de son mari. Il faut ici préciser que le film sorti en 1984 est tiré d’une pièce de théâtre de Peter Shaffer jouée en 1979[1]. Cette pièce de théâtre débute de la même manière que le film à savoir un Salieri demandant pardon à Mozart pour l’avoir assassiné : « OLD SALIERI : Mozart ! Mozart. Forgive me ! Forgive your assassin ! Mozart [2] ». Il n’est pas inutile de constater qu’aujourd’hui encore, des doutes subsistent sur les causes de ce décès, ainsi que l’indique un article de Aerzteblatt.de daté de 2006, intitulé « Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Genaue Todesursache bleibt unerkannt [3]». (Les causes exactes de décès demeurent inconnues).
Une mort qui a fait couler beaucoup d’encre.

Les archives montrent que Mozart est décédé le 5 décembre 1791, un peu avant une heure du matin, en présence notamment de son médecin, de son épouse Constanze et d’une belle-sœur[4]. L’article en référence nous apprend que les soupçons d’empoisonnement de l’artiste ont été rendus publics très rapidement après son décès, notamment par le biais d’une publication dans le Musikalischen Wochenblatt berlinois. Au fil du temps, cette théorie s’est encore amplifiée notamment à travers l’œuvre « Mozart et Salieri » d’Alexander Puchkine puis l’opéra de Rimsky-Korsakov.
Selon une publication très intéressante de Geneviève Geffray dans la revue Diapason, l’état général du compositeur, aussi bien psychologique que physique, était plus qu’inquiétant au moment de son décès :
Sa situation financière, à la fin de sa vie, paraît donc pire encore que tout ce que l’on a imaginé. Et le manque de perspective pour sortir de cette misère pourrait bien être la cause de la « mélancolie » et des « idées sombres » qui l’assaillaient alors, selon les dires de son épouse.
Toujours est-il que Mozart s’alita le 20 novembre et fut soigné par le Dr. Thomas Franz Closset et le Dr. Matthias von Sallaba, qui tinrent un « consilium » le 28 novembre. S’agissait-il de dépression ou cet état dépressif ne fit-il qu’aggraver une autre faiblesse physiologique ? Dans son compte-rendu des derniers moments de Mozart, notés en 1825, sa belle-sœur Sophie Haibel parle de « ses difficultés à bouger à cause des enflures », signe incontestable d’œdèmes, dus peut-être à une polyarthrite entraînant une mort rapide, ainsi que l’a avancé le Dr. Alfred Briellmann en 1992 dans son article sur les maladies du compositeur.
[…] Dans la soirée, l’état du malade s’aggrave, on envoie chercher le Dr. Closset qui est de service au théâtre. « Il dit de placer des compresses froides sur son front brûlant, ce qui le saisit au point qu’il ne reprit pas connaissance avant de s’éteindre. » Mozart rend son dernier souffle le 5 décembre 1791 à 0 h 55.
Le certificat de décès fait état d’une « fièvre miliaire » – formule passe-partout pour décrire une infection létale. Immédiatement, « Müller » ( le comte Joseph Deym von Stržitéž, directeur du Cabinet d’art pour lequel Mozart avait écrit de la musique pour automates) prend les empreintes d’un masque mortuaire aujourd’hui disparu. Le défunt est mis en bière dans son appartement de la Rauhensteingasse, dans un manteau noir à capuche, selon le rituel franc-maçon [5].

C’est effectivement au premier étage de la Rauhensteingasse 8 que Mozart s’est éteint au cours de l’hiver 1791. Cette adresse correspond aujourd’hui au numéro 6 de la Kärtnerstraße (rue de la Carinthie) dans le premier arrondissement viennois et abrite le siège du magasin de mode Steffl, ce qui aurait sans doute beaucoup plu au compositeur. Il s’agissait à l’origine d’un bâtiment construit au 15ème siècle surnommé « kleines Kaiserhaus ». La traduction n’est pas aisée car l’on ne sait pas ici si le terme « Kaiser » fait référence au champ lexical de l’empire (en allemand, der Kaiser signifie l’empereur) ou bien si cela correspond à un nom de famille. Il semble plus vraisemblable que cette dernière solution soit la réponse à notre interrogation puisque l’un des propriétaires de la bâtisse était un boulanger du nom de Wolf Khayser. Il est certain en revanche que la maison dans laquelle le musicien a poussé son dernier soupir a été rasée quelques décennies après [6]. Cela faisait un peu plus d’un an que la famille Mozart s’était installée à cette adresse puisqu’ils y ont posé leurs bagages le 30 septembre 1790, alors que le compositeur était en déplacement à Francfort [7]. Il n’y vivra que peu de temps finalement puisque la mort viendra le cueillir quelques mois seulement après l’emménagement. Il y composera pourtant plusieurs pièces d’importance à l’instar de la Flute enchantée ou encore le Requiem.
Une œuvre « inachevée » et une histoire déformée par Forman : le Requiem

« Vienne le 10 octobre 1791
En sortant de chez lui, Mozart se heurta à l’homme âgé et sobrement vêtu dont il avait presque oublié l’existence.
- Le Requiem a-t-il avancé, monsieur Mozart ?
- J’ai eu trop de travail.
- Je vous offre 30 ducats supplémentaires.
- Quel est le nom de votre commanditaire ?
- Je ne suis pas autorisé à vous le révéler.
- Est-ce un homme honorable ?
- N’en doutez pas, monsieur Mozart. Plus vite vous terminerez l’œuvre, plus mon patron sera content.
- Disons… un mois. Non, davantage ! Dites-moi votre nom, je vous prie !
- Je ne suis qu’un intermédiaire sans importance. A bientôt, monsieur Mozart [8]»
Ces mots du célèbre égyptologue Christian Jacq ne sont pas sans rappeler l’extrait du film de Forman ; extrait dans lequel un personnage sombre frappe à la porte de Mozart pour lui passer la commande du Requiem.
J’aime beaucoup le Requiem et une partie du film est consacrée à cette œuvre. Quelques libertés ont été prises par Forman. Ainsi, lorsque l’on voit Salieri travailler sur le Confutatis Maledicti sous la dictée de Mozart alors en pleine agonie, on sait que cela ne représente en rien la vérité. En effet, selon les experts, différents compositeurs ont travaillé sur le Requiem mais pas Salieri. Ce moment, situé à la fin du film, demeure pourtant l’un de mes extraits préférés.

A travers ces quelques minutes de film, l’on peut découvrir les différentes strates de la composition. J’aurais d’ailleurs adoré me trouver dans le cabinet de travail du compositeur au moment de la création afin de voir s’il travaillait en ajoutant des éléments ou bien s’il couchait sur le papier ses notes une fois seulement après avoir tout enregistré dans son cerveau.
Lorsque je rencontre un auteur, je lui pose souvent la question de sa méthode de travail. Cette personne aime-t-elle être assise à un bureau ou bien allongée sur son lit pour écrire ? Dans le silence ou bien avec de la musique ? J’admire ceux qui peuvent travailler peu importe l’environnement, que ce soit dans le train, dans une voiture, dans un open space… J’avoue que j’ai du mal à conserver ma concentration s’il y a du mouvement autour de moi et c’est tout autant difficile si je n’ai pas le silence le plus complet. Des collègues ont déjà esquissé un sourire en me voyant avec des boules Quies dans les oreilles alors que j’étais en train de rédiger un papier simplement parce que les entendre me déconcentrait. Lorsque je travaille, j’ai également besoin de faire de fréquentes pauses. J’en profite alors pour me faire « un » café ou faire autre chose. J’ai également besoin de temps pour écrire. J’aime passer plusieurs jours à imaginer la trame et le contenu de mon travail avant de le coucher sur le papier. Il est enfin rare que je rédige d’une seule traite. J’aime en effet revenir sur ce que j’ai écrit plusieurs heures voire plusieurs jours en amont afin de compléter et d’améliorer le style. Tout cela pour dire que j’aurais adoré être une petite souris viennoise et ce, afin de savoir comment Mozart a composé ce morceau.
Un Requiem est une musique pour les défunts. Le titre fait d’ailleurs clairement référence au passage dans l’au-delà puisque ce terme reprend les paroles du début de l’introït : « Requiem aeternam dona eis, Domine ; Et lux perpetua luceat eis ». (Donne-leur Seigneur, le repos éternel, Et que la lumière éternelle les illumine ».
L’article de Sixtine de Gournay à lire sur Radio Classique explique que ce genre est construit selon un cadre bien défini :
Le requiem est d’abord une messe chantée pour rendre hommage aux morts.
Pendant des siècles, le requiem est une messe pour les défunts, chantée en latin. Il peut être exécuté avant le départ au cimetière ou plus tard, en hommage à la personne décédée […]. Les textes chantés lors de la messe dominicale comprennent une partie invariable (l’ordinaire : kyrie, gloria, credo, sanctus et benedictus, agnus dei) et une partie qui change au gré de la liturgie du jour (le propre : entrée, offertoire, communion). En revanche, les chants de la messe des morts ont un texte fixe et leur ordre est clairement établi depuis le Concile de Trente au XVIème siècle : introït, kyrie, graduel, trait, dies irae, offertoire, sanctus, agnus dei, communion, lux aeterna. Le concile a alors supprimé le gloria et le credo, présents auparavant[9].
Certes, ce style musical est une composition pour les défunts mais l’œuvre de Mozart demeure pourtant très énergique. Olivier Bellamy la qualifie d’ailleurs de théâtrale : « Le Requiem de Mozart est résolument théâtral. La musique suit l’alternance de moments de terreur, de joie, de supplication, d’élévation et de piété des Écritures. Comme toujours chez lui, les moments de silence et de stupeur sont d’une rare intensité. Dans son écriture et dans sa dimension spirituelle, Mozart est au sommet de son art » [10].
L’on peut trouver une explication à cela. L’Autriche à l’époque de Mozart est profondément croyante. On espérait alors la résurrection dans l’au-delà et la mort n’était pas vu comme une fin mais comme une renaissance. Mozart écrivait il d’ailleurs à son père le 4 avril 1787 : « Comme la mort […] est l’ultime étape de notre vie, je me suis familiarisé depuis quelques années avec ce meilleur et véritable ami de l’homme, de sorte que son image non seulement n’a pour moi rien d’effrayant mais est plutôt quelque chose de rassurant et de consolateur »[11].
De plus, le commanditaire était totalement inconnu au moment où la messe fut commandée[12]. C’est d’ailleurs par le biais d’une lettre non signée que la demande a été passée[13]. On peut alors raisonnablement penser que Mozart n’a pas voulu heurter son « client » en composant quelque chose de terriblement triste remettant en cause en quelque sorte le dogme de la résurrection.
Il faut ici s’intéresser au rôle joué par la religion dans la vie de Mozart. Comme l’écrit Johanna Czech dans son mémoire de Master intitulé : „Mozart, Schubert, Bruckner in einer Liturgiefeier heute? Die Eignung großer ‚klassischer‘ Messkompositionen für die ordentliche Liturgie“[14]:
Avant cela, quelques mots sur la religiosité personnelle de Mozart, qui joue un rôle dans la composition des messes qui ne doit pas être méprisé – après tout, elles sont l’expression d’une foi personnelle. Élevé dans la religion catholique dès son enfance, la musique religieuse a accompagné Mozart tout au long de sa vie. En commençant par la Scande coeli limnia (KV 34) de 1766/67 en passant par diverses compositions de messe jusqu’au Requiem inachevé (KV 626) de l’année de sa mort, il a également composé de la musique d’église dès son plus jeune âge. Outre le fait que l’Eglise était une source essentielle de revenus pour les musiciens de l’époque (y compris Mozart), il a également écrit des œuvres religieuses sans commande ecclésiastique – comme la Messe en ut mineur (KV 427) – ce qui suggère que que c’était aussi une préoccupation personnelle pour lui.
Comme il l’a été dit, le Requiem de Mozart n’a pas été écrit par Salieri. A la mort du Kapellmeister, il a bien fallu terminer le travail, notamment pour honorer les ducats qui avaient été versés au compositeur du temps de son vivant mais surtout pour pouvoir percevoir le reste de la somme promise. La veuve de Mozart décide alors d’en confier cette mission à deux élèves de son défunt mari, Josef Eybler puis à Franz Xaver Süssmayr. Celui-ci terminera de travailler sur l’œuvre de son maître en février 1792, pour le plus grand bonheur des mélomanes qui, 230 ans plus tard, continuent d’en apprécier l’écoute. Cela me rappelle d’ailleurs que ma première sortie culturelle après m’être installé en Autriche en 2006 était justement un concert dans la Wallfahrtskirche Maria Schöndorf située juste au-dessus de chez moi et le choeur a chanté.. le Requiem de Mozart.
Même si Forman n’a pas souhaité faire profiter le téléspectateur de ces informations pourtant intéressantes, nous ne lui en voudrons pas car, 40 ans après, l’on peut clairement affirmer que son œuvre cinématographique a permis de faire connaître un peu mieux la vie du grand compositeur qu’était Mozart et, pour un austriaciste, c’est toujours bien de remarquer que l’on parle de l’Autriche.
[1] « Amadeus » de Milos Forman, le film aux quarante récompenses – rts.ch – Cinéma
[2] SHAFFER Peter, 1979, Amadeus
[3] Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791): Genaue Todesursache bleibt unerkannt (aerzteblatt.de)
[4] Mozart: Wurde Mozart ermordet? – Persönlichkeiten – Geschichte – Planet Wissen (planet-wissen.de)
[5] Un autre 5 décembre : 1791, la mort de Mozart (diapasonmag.fr)
[6] Mozart-Sterbehaus – Wien Geschichte Wiki
[7] KRAUS Gottfried, 1989, Musik in Österreich. Eine Chronik in Daten, Dokumenten, Essays und Bildern, Christian Brandstätter Verlag, page 142
[8] JACQ Christian, 2006 , Mozart l’aimé d’Isis, XO Editions, page 286
[9] Le Requiem, voyage d’un genre vocal à travers les siècles
[10] Qui se cache derrière le Requiem de Mozart ?
[11] MOZART Wolfgang, 2006, Briefe, Marix Verlag, Wiesbaden, page 250
[12] L’on sait aujourd’hui que la personne à l’origine du Requiem est le comte von Walsegg, qui a souhaité rendre hommage à sa jeune épouse décédée le jour de la Saint Valentin 1791, à l’âge de 20 ans. KEEFE S. P., 2012, Mozart’s Requiem, Cambridge University Press, Cambridge, Introduction.
[13] WAGNER Guy, 2003, Bruder Mozart. Freimaurerei im Wien des 18. Jahrhunderts, Amalthea, Wien, page 200
[14] CZECH Johanna, 2017, „Mozart, Schubert, Bruckner in einer Liturgiefeier heute? Die Eignung großer ‚klassischer‘ Messkompostionen für die ordentliche Liturgie“, Mémoire de Master sous la direction du Prof. Feulner et soutenu à l’Université de Vienne en Autriche, page 18

