Une terrible nouvelle est arrivée de Normandie le weekend dernier. Une personne qui a beaucoup compté lorsque j’étais plus jeune a perdu la vie dans des circonstances dramatiques. Je ne l’avais pas revue depuis 20 ans. J’avais parfois en tête de retourner la voir, notamment depuis ce moment où j’avais découvert que sa belle-sœur était une amie proche. Le destin en a décidé autrement et il ne me reste que ces lignes pour dire combien elle a été importante pour moi.
La musique classique tient une place importante dans ma vie depuis de très nombreuses années et le piano a toujours occupé la première place de mes instruments préférés. J’ai découvert celui-ci lorsque j’étais à l’école primaire. L’Action Culturelle de Longueville proposait, entre autres choses, des cours de piano aux habitants du canton et les scolaires assistaient au spectacle de fin d’année des apprenants. Haut comme trois pommes, j’étais fasciné par le son envoutant que les marteaux faisaient en frappant les cordes invisibles. A côté des élèves assis sur le tabouret se tenait une professeure qui m’avait marqué à l’époque pour un élément en particulier. Alors que la salle était dans la quasi pénombre, cette dame portait pourtant des lunettes de soleil. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris le pourquoi. Cette personne supportait en effet difficilement les projecteurs qui, il faut bien le dire, éclaboussaient la scène.
J’ai bien tenté de convaincre à la maison que je voulais prendre, moi aussi, des cours à cette époque. Malheureusement, lorsque l’on grandit dans un foyer modeste, il y a des priorités et l’instrument de musique ne fait pas partie de celles-ci. Et puis il y a des choses que le milieu ouvrier favorise en termes de sport et de musique. Le piano, comme le tennis étaient sans doute aussi considérés comme des distractions réservées à une certaine élite que nous n’étions pas. J’ai toujours regretté de ne pas avoir pu apprendre étant jeune mais je ne me suis pas découragé pour autant. Après le bac, j’ai dû financer mes études en travaillant à plein temps. Fac le jour, pion d’internat la nuit et le weekend, en guise de soupape de décompression, des cours de piano que je pouvais enfin m’offrir avec celle que j’avais si souvent observée étant gamin, Graziella. J’avais été très heureux qu’elle accepte de me donner des cours particuliers malgré mon emploi du temps assez contraint. Je me souviens encore de mon premier cours comme si c’était hier. La première gamme exécutée puis le premier véritable morceau. Un prélude de Bach, dont les premières notes sont représentées en illustration de cet article.
Les cours se déroulaient à son domicile, au Catelier, un tout petit village à quelques kilomètres de Longueville. Graziella habitait une authentique longère normande. Je me souviens encore de l’odeur de bois se consumant, qui nous entourait en hiver grâce à l’âtre situé au fond de la pièce principale. Il est arrivé à plusieurs reprises d’avoir des réflexions à cause de mes retards de quelques minutes. Ce que ma prof a toujours ignoré, c’est que j’arrivais toujours à l’heure. En réalité, je restais bien discret derrière la porte car cela me permettait d’écouter le morceau qu’elle interprétait en m’attendant. J’avais alors l’impression d’assister à un concert privé et rien ne me régalait plus que ces moments au cours desquels les notes d’œuvres musicales aussi célèbres qu’infranchissables pour moi arrivaient jusqu’à mes oreilles. J’ai pu par exemple entendre une pièce qu’elle interprétait magnifiquement : Aquarium, tirée du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns.
Cliquez sur l’image ci-dessous pour entendre le morceau de Camille Saint-Saëns

Un peu plus tard, c’est à Bacqueville en Caux que nous nous retrouvions car elle avait déménagé pour aller vivre chez son compagnon. J’avoue que j’ai été un peu déçu à partir de ce moment-là car les cours ne se déroulaient plus sur son magnifique piano quart de queue noir de chez Yamaha (si mes souvenirs ne me trahissent pas en ce qui concerne la marque) mais sur un piano « crapaud » plus ancien, qui ne donnait pas du tout le même son.
Elle ne l’a jamais su mais ces cours avaient été extrêmement importants pour moi tout simplement car ils représentaient une échappatoire vis-à-vis de mon quotidien. Lorsqu’un père et un fils n’arrivent pas à se comprendre, cela entraîne bien souvent des relations tendues. Au moment où j’ai pris ces cours, cela a sans doute été la période la plus difficile à vivre pour moi à la maison. Je suis convaincu que Graziella a remarqué le mal être à l’époque en me voyant arriver, bien souvent, la tête à l’envers mais elle n’a jamais posé la moindre question et pour cela, je lui en suis extrêmement reconnaissant. Durant 45 minutes, je pouvais alors me vider la tête en étant à ses côtés et cela a été véritablement bénéfique pour moi. Il n’y a pas beaucoup d’endroits où j’ai pu trouver refuge à l’époque. Le second était chez ma chère Thérèse. On comprendra alors pourquoi ces deux personnes ont tant compté dans ma vie.
Deux années durant, j’ai souffert sur les exercices du Hanon mais j’ai aussi eu le plaisir immense d’apprendre auprès de Graziella différents morceaux que je joue encore de temps en temps : un Prélude de Bach, une Gymnopédie de Satie, la Valse d’Amélie de Yann Tiersen… J’ai effectivement conservé toutes mes partitions et elles m’ont suivi dans chacun de mes déménagements en France et à l’étranger. Lorsque j’ai débuté la Valse d’Amélie, j’ai acheté le cahier de partitions mais ai préféré travailler depuis une photocopie car ma prof avait la fâcheuse tendance à gribouiller le moindre centimètre carré des portées comme le montre ma partition de Satie ci-dessous. Elle avait ri lorsque je lui avais dit pourquoi j’avais amené une photocopie de Tiersen alors que je tenais l’original de l’autre main.

Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire ces derniers jours en me replongeant dans les portées, que j’avais mis si longtemps à déchiffrer à l’époque. Il y a effectivement un commentaire qu’elle me faisait souvent pendant le cours et qui revient souvent sur le papier : « COMPTEZ A VOIX HAUTE ! ».
Aujourd’hui, alors que je viens d’apprendre le décès de Graziella, j’ai une pensée pour ses proches, notamment sa belle-sœur, qui sait combien je suis disponible si elle a besoin. A travers ces lignes, il me reste un message à ajouter. Si « compter » est extrêmement important en musique, c’est un terme qui l’est tout autant lorsqu’il s’agit des relations humaines et je suis finalement heureux d’avoir eu le plaisir de connaître cette femme exigeante car oui, elle a beaucoup compté dans ma vie de jeune adulte. Et pour cela, il me faut lui dire un grand merci.

