Lorsqu’elle épouse l’empereur François-Joseph en 1854, Elisabeth d’Autriche, rendue célèbre par Romy Schneider dans la trilogie de Ernst Marischka « Sissi », peu de personnes savaient que l’impératrice passerait une grande partie de son temps à voyager. Plusieurs extraits de ces films se déroulent à l’étranger, tantôt en Grèce, tantôt sur l’île de Madère au Portugal. Ce fait n’est pas une invention du réalisateur autrichien. Katrin Unterreiner précise en 2005 dans son ouvrage Sisi. Mythos und Wahrheit que l’impératrice aimait à utiliser l’argument de sa santé pour fuir la cour de Vienne, par trop rigide, afin de partir à la découverte de contrées lointaines[1]. C’est d’ailleurs au cours d’un voyage, en Suisse cette fois-ci, qu’elle trouvera la mort, assassinée par l’anarchiste italien Luigi Lucheni, en 1898.
On le sait, Sissi, ou Sisi selon la graphie germanique, a eu l’occasion de se rendre dans le petit village cauchois de Sassetôt-le-Mauconduit au cours de l’été 1875, tout près des falaises d’Etretat.

Selon toute vraisemblance, ce serait la santé de Marie-Valerie, dernière-née du couple impérial, qui serait à l’origine de ce voyage à la mer. Comme on peut le lire sous la plume de Marie-Thérèse Denet-Sinsirt [2] :
C’est ainsi que nous passons devant le château de Sassetot-le-Mauconduit qui fit parler de lui en 1875. Son dernier propriétaire de l’époque, Monsieur Perquer, très riche armateur au Havre, en fit l’acquisition en 1872. Il l’avait acheté au fils de Paul Deschamp de Boishébert qui, ruiné, se trouva dans l’obligation de le vendre. Jean Deschamps de Boishébert s’exila en Autriche. Son titre nobiliaire et une fonction diplomatique lui permirent d’être à la Cour d’Autriche à Vienne.
Carl Linger vint à Fécamp, alla à Sassetot et découvrit le château fermé. Revenant à Fécamp, il contacta le Vice-Consul qui le mit en rapport avec Monsieur Perquer… le nom que porte l’Impératrice lorsqu’elle est incognito ne lui dit rien, et il refuse de louer sa propriété. Carl Linger se trouve dans l’obligation d’avouer que le nom de la Comtesse Hohenems est en réalité l’Impératrice Elisabeth d’Autriche. Monsieur Perquer, qui s’est vu refuser ses invitations par les châtelains des environs, comprend immédiatement que la présence de l’Impératrice va changer la réaction de son voisinage. Mais il en est pas moins homme d’affaire et accepte la location moyennant 30 000 francs Or, ou un dédommagement en cas d’annulation de 10 000 francs Or.
Ce que l’on ignore totalement en revanche, c’est que l’impératrice d’Autriche et reine de Hongrie a de nouveau posé le pied sur le sol normand, mais à Dieppe cette fois-ci. C’est ce que nous apprend sa fille Marie-Valerie dans son journal : « 16 avril 1888: Départ pour New Haven à bord du Normandy pour la traversée en direction de Dieppe où nous attend un train spécial autrichien. Arrivée à Baden Baden ‘Hôtel de l’Europe‘ ». Grâce à ce même témoignage, l’on apprend que cette traversée fait suite à un voyage à Londres débuté un mois plus tôt, le 15 mars [3].
La relation qui unissait Sissi à sa fille Marie-Valerie était, ce que l’on qualifierait aujourd’hui de fusionnelle, et il est de notoriété que l’enfant était la préférée de sa mère à tel point qu’au moment de sa naissance en 1868, celle-ci était nommée « die Einzige » « l’unique »[4].
A Londres, Elisabeth et sa fille descendent à l’Hôtel Claridge et visitent différents musées dont le célèbre Madame Tussaud avant de se rendre dans la cité balnéaire de Bournemouth pour, selon Jean des Cars, se baigner afin de soigner une sciatique tenace de l’impératrice [5]. La trentaine de personnes accompagnant l’impératrice y arrivent le mardi 30 mars à 13h20 à la gare locale. Sissi, qui voyage sous le pseudonyme Comtesse de Hohenems est accueillie au Newlyn’s Family Hotel [6] par le propriétaire Henry Newlyn. Le lendemain de son arrivée, elle est invitée par la reine de Norvège et de Suède, venue marier l’un de ses fils quelques jours plus tôt. C’est effectivement dans la St Stephen’s Church de Bournemouth qu’Oscar, le second fils du couple royal de Norvège et de Suède, a épousé morganatiquement Ebba Henrietta Munck, renonçant ainsi à ses droits dynastiques, le 15 mars 1888 [7].

Le lundi suivant son arrivée à Bournemouth [8], la suite impériale quitte la cité balnéaire par train pour rejoindre Newhaven, distante de près de 200 kilomètres et ce, afin d’embarquer sur un navire reliant le continent via la petite ville de Dieppe.
L’article de Philippe Rouyer est intéressant pour qui souhaite se documenter sur la liaison maritime entre ces deux villes de la Manche [9] :
On dit que Dieppe-Newhaven est la plus ancienne des liaisons transmanche, et que Guillaume de Normandie serait parti de Dieppe pour son second voyage, en 1067. Quoi qu’il en soit, elle est incontestablement établie depuis très longtemps. Dans les premières années du dix-neuvième siècle, des bateaux de passagers partant de Dieppe allaient mouiller au large de Brighton, si bien qu’il fallait gagner la ville en canots à rames. En 1823, un nouveau débarcadère que l’on appelait la « Chain Pier » et qui se situait au niveau de la défunte West Pier, à peu près en face de l’hôtel Hilton Metropole, rendit les opérations plus commodes. Quelques années plus tard, on utilisera un vrai port abrité, celui de Newhaven, mais d’importants travaux seront nécessaires pour y accueillir les paquebots. L’une des raisons du succès de la ligne a résidé dans l’arrivée précoce du chemin de fer, tant à Dieppe qu’à Newhaven. En effet, Brighton, station balnéaire à la mode depuis les années 1820, est reliée à Londres par le train dès 1840, et l’embranchement vers Newhaven est mis en service en 1847. De l’autre côté de la Manche, la Compagnie du chemin de fer de Paris à Rouen fait arriver le train à Rouen en 1843, et à Dieppe en 1848. Grâce à l’association de la compagnie, devenue Chemin de fer de l’Ouest, avec le London to Brighton and South Coast Railway et un armateur, la General Steam Navigation Company, des navires à passagers vont, à partir de 1863, assurer un service régulier avec une correspondance avec le chemin de fer : on les appelle packets-boats, ou paquebots, c’est-à-dire malle-poste. On les nomme aussi vapeurs ou steamers, car ils ont tous adopté la machine à vapeur. Et depuis 1874, la gare maritime de Dieppe permet au train de déposer les voyageurs au pied du bateau, Quai Henri IV. Il bénéficie de la même facilité à Newhaven, puisque le chemin de fer arrive de la même façon pour ainsi dire sur le quai.

Dans un autre article, il est précisé que la construction de la gare maritime ci-dessus date, non pas de 1874, mais de 1887 [10].
L’article de Rouyer nous indique en page 43 que la traversée durait environ cinq heures. Le passage du cortège impérial dans la ville de Dieppe est assez bien documenté grâce à la presse locale, notamment sous la plume de Alexandre Bouteiller, qui écrivait le 17 avril 1888 dans les colonnes du journal La Vigie de Dieppe :
Passage de l’impératrice d’Autriche à Dieppe
Le passage de l’impératrice d’Autriche par Dieppe a été un événement pour notre ville : plus de 2000 curieux s’étaient rendus à cette occasion sur les quais.
Dimanche matin, le train impérial composé de huit wagons-salons autrichiens et de deux wagons pour les bagages était entré en gare de Dieppe ; dans l’après-midi, le train s’est rendu de la gare sur le quai Henri IV pour s’assurer si ces wagons de grandes dimensions pourraient évoluer sur les courbes assez prononcées de la ligne qui longe les quais. L’expérience a été faite sous la direction de M. Gibaudet, chef du mouvement de la Compagnie de l’Ouest, qui était venu exprès de Paris, et en présence de MM. de Peinquélein et Marcillet, chefs de gares, et de leurs principaux employés, elle a parfaitement réussi.
Hier, dans l’après-midi, le train est venu stationner en face du Collège, pour attendre l’arrivée du Normandy, capitaine Hemmings, qui devait transporter l’impératrice de Newhaven à Dieppe. Le Normandy a quitté Newhaven à midi dix ayant à bord : l’impératrice Elisabeth d’Autriche, voyageant sous le nom de comtesse de Hohenemos (sic.) ; l’archiduchesse sa fille, sous le titre de princesse de Hohenemos ; la comtesse Kornis ; Mme de Majloth ; S. Exc. le baron Weigelsperg ; le docteur Kerze ; M. Linger, et treize domestiques. M. Sarie, directeur de la Compagnie anglaise de Londres à Brighton, M. Gérard, sous-directeur, M. Strondley, ingénieur, et M. P. Delaître, ingénieur de la Compagnie de l’Ouest, étaient également à bord du Normandy. Ce steamer est entré dans notre port à quatre heures quinze, il était amarré à quai en face du Collège.
Avant de quitter le Normandy, l’impératrice à qui le capitaine Hemmings avait présenté un bouquet aux couleurs nationales autrichiennes, a exprimé au capitaine toute sa satisfaction pour les soins empressés dont elle a été l’objet à bord de son navire. Sa Majesté lui a fait accepter, en souvenir de ce voyage, une magnifique épingle, composée d’une émeraude montée en diamant ; elle lui a remis en même temps une épingle en brillants pour l’officier commandant en second, des boutons de manchettes montés en diamant pour le mécanicien en chef, et une forte gratification pour l’équipage.
L’impératrice, tenant à la main son magnifique bouquet, qui est l’œuvre de Mme Campion, est descendue sur le quai, où elle a été reçue par M. le chevalier Klandy. Elle est montée immédiatement en wagon, suivie de la princesse et de toute sa suite. Il y avait dix tonnes de bagages, dont le débarquement et l’arrimage dans les wagons a duré une demi-heure.
A 4h50, le train impérial s’est ébranlé doucement et s’est dirigé vers la gare. Là, un dîner préparé par l’Hôtel-Royal a été apporté dans le train ; le pain viennois a été fourni par M. Jules Sevestre. Le train s’est remis en marche par la ligne de Neufchâtel ; à Serqueux il a pris la ligne du Nord pour se rendre au Danemark.
Le chef de la sûreté de Paris, qui s’était rendu à Dieppe, a accompagné l’impératrice jusqu’à la frontière. Alexandre Bouteiller [11].
L’édition du Journal de Rouen, en date du mercredi 18 avril 1888, évoque également ce passage impérial à Dieppe mais n’apporte aucune information supplémentaire et l’on croit reconnaître dans la construction de l’article la même plume journalistique que celle de la Vigie susmentionnée. En revanche, il y a une erreur puisque le convoi ne s’est pas rendu au Danemark mais en Allemagne, comme le confirme le Journal de Marie-Valerie.
Des pages spécialisées apportent des informations quant au navire emprunté, le Normandy, deuxième du nom.

L’on sait que ce bâtiment a été construit en 1882 par la John Elder and Co., Govan pour le compte de la London, Brighton & South Coast Railway Company, de Newhaven [12]. Il a été enregistré officiellement auprès des autorités le 23 août 1882, comme le montre l’archive ci-dessous [13] :

Une Mercantile Navy List de 1890 indique, quant à elle, que le Normandy II, dont les dimensions étaient de 231 pieds de long pour 27 pieds de large (= 70m de long x 8m de large) avait une coque en acier et a été construit aux ateliers de Glasgow [14]. Un rapport officiel a été retrouvé [15] ; rapport rédigé à la suite d’un incident s’étant déroulé lors d’une traversée Dieppe-Newhaven le 25 juin 1891 menée par le Capitaine Lewis, soit un peu moins de trois ans après la « traversée impériale ». On y apprend de nombreuses informations à propos du navire, notamment concernant sa vitesse de pointe, puisque le document indique que les moteurs ont été lancés à plein régime peu de temps après avoir quitté le port dieppois, permettant au vaisseau d’avancer à 16 nœuds par heure, soit un peu moins de 30km/h. Quelques heures plus tard, arrivé à proximité des côtes britanniques à Beachy Head, le navire a touché le fond en raison du brouillard. La Vigie de Dieppe [16] indique que le steamer n’a pas été endommagé et a pu mener les 150 passagers jusqu’au port de Newhaven :

A partir de 1902, le navire est revendu et effectue la liaison entre Liverpool et l’Ile de Man avant d’être cédé une nouvelle fois en 1904. A partir de cette date, il relie Swansea dans le Pays de Galles à Ilfracombe, en traversant le Canal de Bristol [17]. En 1909, le Normandy 2 cesse son activité définitivement.
En ce qui concerne le capitaine Hemmings qui a dirigé la traversée d’Elisabeth jusque Dieppe, la lecture de la presse locale indique que sa carrière a été reconnue par les autorités locales. Lors de la séance du 17 janvier 1887 de la Chambre de commerce de Dieppe, le capitaine s’est vu remettre la médaille vermeil [18]. La cité normande se souviendra encore longtemps de ce marin puisqu’un article de presse paraitra plus de trente ans plus tard pour annoncer son décès [19] :
Nécrologie. — On annonce de Rugby, près de Londres, la mort de M. H W. Hemmings, qui, de longues années, commanda les paquebots de la ligne Dieppe-Newhaven. Le capitaine Hemmings était une figure bien connue à Dieppe où, d’ailleurs, il a compté de nombreuses amitiés. C’était un homme d’une belle prestance, ayant toujours le mot aimable, et d’une courtoisie parfaite et distinguée. Les passagers de marque aimaient traverser la mer sur son bateau. C’est ainsi que bien des fois il reçut à son bord lord Sallsbury, lorsqu’il habitait sa villa à Puys; il eut même une fois l’honneur d’y accueillir l’Impératrice d’Autriche à son retour d’un voyage en Angleterre. C’était un sportif qui s’intéressait beaucoup à nos sociétés locales. Il se trouva même, si nos souvenirs sont exacts, dans une équipe qui se mesura avec le Football-Club Dieppois.
L’impératrice Elisabeth, quant à elle, ne connaîtra pas le vingtième siècle puisqu’elle mourra assassinée à Genève en septembre 1898, un peu plus de dix ans après avoir posé pour la dernière fois le pied sur le sol dieppois.
[1] Elisabeths Fernweh wird stärker – je weiter sie von Wien weg ist, desto wohler fühlt sie sich. Unter dem Vorwand ihrer angegriffenen Gesundheit unternimmt die Kaiserin ausgedehnte Reisen, will fremde Länder und Kulturen kennen lernen. Aber nicht nur das, vor allem genießt sie das unbeschwerte Leben ohne Verpflichtungen oder Einschränkungen und dass sie tun kann, was ihr beliebt. UNTERREINER K., 2005, page 92
[2] DENET-SINSIRT Marie-Thérèse « L’impétrice Sissi au château de Sassetôt », in Patrimoine normand n°13, février-mars 1997 (consultable en partie en ligne : Château de Sassetot : Sissi, une impératrice en Pays de Caux).
[3] SCHAD Martha und Horst, 2004, Marie Valerie. Tagebuch der Lieblingstochter von Kaiserin Elisabeth, Langen Müller, München
[4] « Elisabeth war entschlossen, dieses Kind ganz in ihrer Obhut zu behalten. Die kaiserliche Großmutter in Wien sollte keinen Einfluss darauf nehmen. Marie Valerie wurde am Hof bald „die Einzige“ genannt und war das Lieblingskind der 30jährigen Kaiserin“ SCHAD Martha, 2006 (10è édition), page 95.
[5] DES CARS Jean, 1983, page 394.
[6] Devenu depuis le Royal Exeter.
[7] Crag Head Hotel, 77 (21) Manor Road, Bournemouth, Dorset | Flickr
[8] Sisi: 125th anniversary of Empress Elisabeth’s death | Exploring the Bournemouth Coast Path
[9] Rouyer Philippe. La ligne Dieppe-Newhaven à la Belle Époque. In: Études Normandes, 64e année, n°1, 2015. Seine et navigation. Page 40.
[10] Ginette POULLET « Dieppe au temps de Maupassant. Autour de 1890 : les années « fin de siècle » », in Quiquengrogne numéro 21, Juin 2000, page 3.
[11] La Vigie de Dieppe, édition du mardi 17 avril 1888, page 2.
[12] Paddle Steamer NORMANDY built by John Elder & Co. in 1882 for London, Brighton & South Coast Railway Company, Newhaven, Passenger
[16] Edition du Mardi 30 juin 1891, page 2.
[18] La Vigie de Dieppe, édition du Mardi 8 mars 1887, page 2
[19] La Vigie de Dieppe, édition du vendredi 28 mai 1920, page 1
Pour aller plus loin :
DES CARS Jean, 1983, Elisabeth d’Autriche, Perrin, Paris
SCHAD Martha, 2006 (10è édition), Kaiserin Elisabeth und ihre Töchter, Piper Verlag, München
SCHAD Martha und Horst, 2004, Marie Valerie. Tagebuch der Lieblingstochter von Kaiserin Elisabeth, Langen Müller, München
UNTERREINER Katrin, 2005, Sisi. Mythos und Wahrheit, Brandstätter Verlag, Wien
Etudes normandes, n°1 (2015)
La Vigie de Dieppe
Le Journal de Rouen
Patrimoine normand n°13 (février-mars 1997)
Quiquengrogne n°21 (juin 2000)

