Depuis 1954 et la loi n°54-415, l’on commémore en France lors du dernier dimanche d’avril les héros, victimes de la déportation dans les camps de concentration du troisième Reich. En cette journée particulière, ce ne sont pas des Français que je souhaite mettre en avant aujourd’hui mais deux concentrationnaires italiens originaires de Toscane, un père et son fils, tous deux victimes de l’Aktion 14f13.
Lors de ma première visite au Mémorial d’Hartheim en 2006, quelques semaines seulement après mon installation en Autriche, j’ai été marqué par un ex voto accroché au mur de ce château. Cette plaque apposée représentait deux hommes. Quelques recherches ont rapidement montré qu’il s’agissait d’un père et de son fils arrêtés à Prato en Toscane en mars 1944.
L’arrestation de ces deux hommes n’a pas été faite au hasard mais s’inscrit dans un contexte bien particulier, celui de la grève générale qui a touché le centre de l’Italie à cette époque. Selon Camilla Brunelli :
« La grève générale de mars 1944, d’une ampleur impressionnante pour les conditions dans lesquelles elle s’est déroulée en pleine occupation nazie, organisée dans le centre-nord de l’Italie par le Comité de libération nationale, et donc par tous les partis antifascistes, avait notamment pour objectif d’empêcher le transfert de main-d’œuvre pour le travail forcé en Allemagne, de s’opposer à l’exploitation des moyens de production en faveur de l’industrie de guerre du Troisième Reich et d’empêcher le démontage des machines par les Allemands, qui avait commencé dans certains centres industriels. Mais l’objectif principal est de contribuer de manière décisive, par une opposition sociale de masse, à l’effondrement du nazisme-fascisme. Les mots d’ordre sont : pain, paix, travail et liberté ».
A Prato, les ouvriers textiles ayant participé à cette grève ont été rapidement arrêtés puis transférés à Florence où avaient été rassemblés ceux raflés dans toute la Toscane. L’après-midi du 8 mars, ceux encore en détention sont amenés à la gare Santa Maria Novella, d’où ils partent en direction du camp de concentration de Mauthausen en Autriche rattachée et où ils arrivent le 11 mars 1944. Après quelques jours de quarantaine, nombre de ces déportés sont transférés au camp d’Ebensee ; kommando satellite en lien avec les armes de représailles V2 ouvert quelques mois plus tôt. Parmi ces hommes, l’on retrouve Aniceto et Maggiorano Ciabatti. C’est ce que montre la liste de transfert du 25 mars 1944, dont une copie se trouve aujourd’hui au Zeitgeschichte Museum Ebensee. Il s’agit ici d’un très gros convoi de nouveaux arrivants composé de plus de 1 000 hommes.

L’on apprend grâce à la lecture d’un article paru dans un numéro de la revue Betrifft Widerstand que le père et le fils souffraient des privations qui leur était infligées et tentaient de se donner mutuellement de la nourriture. Ce mauvais traitement peut expliquer leur retour au camp central. Les archives nazies permettent de reconstituer le parcours du père et du fils assez aisément à l’intérieur du complexe Mauthausen puisque l’on sait que le 6 juin 1944, ils sont ramenés à Mauthausen avec 446 autres concentrationnaires. Une fois sur place, ils seront amenés au Revier, aussi appelé « Russenlager », « le camp russe ».

Si l’on travaille uniquement sur les documents laissés par les nazis, l’on pourrait croire de prime abord que le père et le fils sont décédés en octobre 1944. C’est par exemple ce que montre le livre des entrées de Mauthausen intitulé Zugangsbuch der politischen Abteilung, conservé aux archives du ministère de l’Intérieur à Vienne sous la côte Y36. Cette archive est une sorte de registre d’écrou.

En réalité, si l’on se fie au vocabulaire nazi, les deux hommes ont été transférés non pas dans une chambre à gaz mais dans un « centre de remise en forme », « Erholungsheim » en allemand. Nous sommes ici en plein dans ce que Victor Klemperer a nommé la lingua tertii imperii, la langue du troisième Reich. Pour cacher leurs crimes, les nazis avaient effectivement pour habitude d’utiliser des termes moins choquants que ceux que l’on attendrait. L’assassinat des handicapés par gaz dans le cadre de l’Aktion T4 est par exemple souvent décrit comme étant un « endormissement ». Il n’est d’ailleurs pas question d’ »assassinats » dans le jargon nazi mais d’ »euthanasie ». Ici, alors que les nazis savaient très bien qu’ils envoyaient les concentrationnaires à la mort, ils parlent d’un transfert dans un « centre de remise en forme ». Le premier des deux Italiens à avoir été transféré est le père, le 4 octobre 1944 tandis que son fils l’aurait suivi six jours plus tard. Le mot « Erholungsheim » apparait clairement à côté de l’identité des deux hommes dans le registre mentionné ci-dessus. La croix potencée présente, elle aussi, trahit pourtant le sort qui a été réservé aux deux hommes.
Le cynisme ne s’arrête pas là et c’est peut-être la manie des nazis de vouloir tout noter qui permet au chercheur de découvrir ce que ces criminels souhaitaient pourtant cacher. Alors que le père est transféré dans un « centre de remise en forme » le 4 octobre, une autre archive nazie nous apprend qu’il est mort ce même jour. Cet « acte de décès » (ici : Todesmeldung) est d’ailleurs rendu officiel par la signature d’un SS-Unterscharführer. Ce qui peut paraître étonnant, c’est le taux de mortalité élevé pour un centre de remise en forme puisque ce même jour et dans ce même centre de remise en forme, il y a eu 27 décès, comme le prouve le chiffre présent en bas du document en question.

En ce qui concerne le fils, l’on retrouve le même procédé puisqu’il est transféré le 10 octobre 1944, lui aussi dans un centre de remise en forme, mais une seconde source nazie indique comme pour son père qu’il est mort exactement le même jour.

L’histoire pourrait s’arrêter là et l’on pourrait croire de prime abord que les deux hommes sont morts à cette date. C’est d’ailleurs bien ces deux dates qui figurent sur les pierres d’achoppement installées il y a quelques années à Prato par l’artiste allemand Gunter Demnig en mémoire des deux hommes. Il y est en effet inscrit : « Ici fut arrêté le 8.3.1944 Aniceto CIABATTI. Né en 1889. Déporté à Mauthausen. Assassiné le 4.10.1944 au château de Hartheim ». La même erreur est notée sur la pierre honorant le fils : « Ici fut arrêté le 8.3.1944 Maggiorano CIABATTI. Né en 1927. Déporté à Mauthausen. Assassiné le 10.10.1944 au château de Hartheim« .

Et pourtant ! Qui s’intéresse à l’Aktion 14f13 sait que la date d’assassinat présentée ici n’est pas correcte. Nous le savions d’ores et déjà grâce aux recherches du survivant de Mauthausen Pierre-Serge Choumoff dans les années 1970. Dans un article plus récent publié dans un numéro de la Revue d’Histoire de la Shoah, le directeur du Mémorial d’Hartheim indique :
Dans le cas de la Sonderbehandlung 14f13 et contrairement à ce qui se passa pour l’Aktion T4, on enregistra les décès auprès du bureau de l’état civil dont dépendait le camp de concentration concerné, ou bien dans le bureau de l’état civil interne du camp, auquel on envoyait à cette fin les listes de noms de personnes assassinées. Le lieu indiqué pour le décès était le camp de concentration en question, la cause de la mort était librement inventée. Hartheim ne fut cependant pas le seul lieu où l’on mentionnait une cause de décès naturelle pour les détenus assassinés. Ce fut aussi le cas pour de nombreux détenus tués en camp de concentration, une mesure destinée à tromper les membres de la famille. En outre, pour camoufler les assassinats, la date officielle de la mort des détenus était répartie sur d’assez grands laps de temps. On voulait ainsi éviter une trop forte accumulation de cas de décès sur des journées précises. En 1944, notamment, les dates de décès officielles des détenus assassinés se situent souvent plusieurs mois après leur transfert à Hartheim. En réalité, c’est la date du convoi qui constitue la date du décès, car les détenus étaient assassinés et incinérés immédiatement après leur arrivée au château. Cette mesure de camouflage induit, aujourd’hui encore, en erreur, notamment les membres de la famille des victimes. De la même manière, l’envoi de l’urne n’était pas effectué depuis Hartheim, comme lors de l’Aktion T4, mais depuis le camp de concentration d’où le détenu avait été transféré en vue de son assassinat. Contrairement à leurs vêtements, qui étaient rapportés au camp de concentration, l’or dentaire des personnes assassinées restait en possession de la T4.
Ce phénomène de dates volontairement erronées pour le décès des concentrationnaires a été confirmé par la découverte d’un document important aux archives de Caen au début des années 2000. Ce que les chercheurs ont appelé la « Liste polonaise », parce que rédigé dans l’idiome de ce pays, recense effectivement l’identité de certaines victimes de la deuxième phase de l’Aktion 14f13 à Hartheim. Cette liste est malheureusement fragmentaire mais est véritablement indispensable pour comprendre la « Sonderbehandlung 14f13 » puisque pour certains déportés figurent la date officielle de décès attribuée par les nazis mais surtout la date réelle de l’assassinat par gaz derrière les murs du château de Hartheim. Pour les deux hommes qui nous préoccupent, cette date apparait bien, confirmant ainsi que les nazis ont clairement menti. Et comme le dit Florian Schwanninger dans la Revue d’Histoire de la Shoah, l’on constate bien un délai de plusieurs mois entre la date réelle et la date officielle. Selon le document, le père aurait été assassiné le 28 juin 1944 tandis que son fils l’aurait suivi dans la mort le 3 juillet suivant. Rappelons que celui-ci était âgé de seulement 17 ans.
Cela n’est pas sans conséquence car le document révèle surtout le traitement infligé à ceux qui avaient été placés dans le réseau des V2. Arrêtés début mars, ils sont transférés à Ebensee à la fin de celui-ci. Moins de trois mois plus tard, ils sont assassinés dans le cadre d’une opération visant à éliminer les plus faibles. Etaient-ils véritablement faibles ou bien, comme j’ai pu le prouver lors d’un colloque en Tunisie, est-ce parce qu’ils ont été des témoins gênants de la production d’ »armes miraculeuses » qu’ils ont été éliminés ? L’on ne le saura sans doute jamais. En revanche, ce qui est certain, c’est que la date apparaissant sur certains monuments commémoratifs est erronée, à l’instar des Stolpersteine de Prato, et qu’il serait nécessaire de la corriger.

POUR ALLER PLUS LOIN
CHOUMOFF Pierre-Serge, 2000, Les assassinats nationaux-socialistes par gaz en territoire autrichien 1940-1945. Mauthausen Studien, BMI, Wien – Autriche
MALLET Cyril, 2017, Le camp de concentration de Redl-Zipf, Editions codex, Bruz
Cyril MALLET « Mentir pour dissimuler des milliers d’assassinats: La double comptabilité macabre mise en place par les nazis dans le cadre de l’Aktion 14f13 (Mauthausen – Hartheim : 1941-1945) » in BOUHAJEB Zinet et HNANA Basma, 2024, Mensonges. Genres, Manifestations et Enjeux, Leric, Sfax -Tunisie
Cyril MALLET, « Le difficile exercice en Autriche après 1945. Les exemples de Zipf et Hartheim » in BOUCHET R., LECOSSOIS H., LETORT D., TISON S., 2021, Résurgences conflictuelles. Le travail de mémoire entre arts et histoire. Presses Universitaires de Rennes, Rennes
MALLET Cyril & WINKLER J. Marie, « Das Nebenlager Redl-Zipf und die zweite Phase der ‘Aktion 14f13’ in der Tötungsanstalt Hartheim (1943-1944) », in WOHNOUT H. et PACHER A., 2020, Sapientia-Temperatia- Fortitudo-Iustitia. Festschrift für Wolfgang Johannes Bandion. Böhlau Verlag Wien – Autriche
WINKLER Jean-Marie, 2010, Gazage de concentrationnaires au château de Hartheim. L’action 14f13 1941-1945 en Autriche annexée. Nouvelles recherches sur la comptabilité de la mort, Editions Tirésias, Paris

