Entendons les silencieux !

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Lors des premiers jours de beau, on se réjouit de revoir le soleil après de longues semaines de pluie. Les jours s’égrenant, on se rend compte que cela devient compliqué de supporter durablement une telle chaleur. Voir vivre sous des tentes installées à même le ciment, des familles lors d’un récent déplacement parisien alors que le thermomètre atteignait les 38°C à l’extérieur a été un véritable crève-cœur. La situation des sans-abris est souvent évoquée en hiver mais rarement mentionnée en période estivale. Pourtant, dans la quasi indifférence générale, un sans domicile fixe a trouvé la mort il y a peu à Besançon, certainement en raison des fortes chaleurs. Comment accepter une telle tragédie alors que l’été ne fait que débuter ?!

A contrario, la situation à l’intérieur des salles de classe a été le centre de l’attention. A raison cependant, car oui les températures y étaient élevées. Et de lire sur les réseaux sociaux la colère de certains profs ou de parents d’élèves en direction de leurs Elus municipaux. Il est vrai que l’entretien des bâtiments scolaires du premier degré revient à la Municipalité mais avec quel argent les travaux indispensables pour affronter de telles températures pourraient-ils être financés ? Toute personne ayant eu à boucler un budget municipal sait que les dépenses sont bien plus faciles à trouver que les recettes. Les citoyens sont-ils prêts à voir leur imposition exploser pour réaliser lesdits travaux ? Cela suffirait-il d’ailleurs car nous parlons ici des écoles mais n’oublions pas les autres bâtiments administratifs accueillant un public souvent fragile : les EHPAD, les hôpitaux, les structures psychiatriques pour le seul secteur de la santé et la liste n’est ici pas exhaustive. Ces infrastructures ne dépendent certes pas du budget communal mais sont, elles aussi, financées par l’argent du contribuable. Et pour les autres secteurs, ce n’est guère mieux.

Peut-être est-il venu le temps d’accepter un fait, le réchauffement climatique va avoir des répercussions sur notre quotidien, notamment dans notre environnement professionnel et ce n’est sans doute là que l’incipit de l’ouvrage. Pensons à ces personnes que l’on n’entend jamais se plaindre de leurs conditions de travail, rendues plus pénibles encore durant les mois d’été. On peut citer les espaces verts ou encore les éboueurs. Bref, ceux qui doivent supporter la chaleur pour que nous vivions dans un endroit propre, accueillant et entretenu. On pourrait encore évoquer ceux qui œuvrent sur les chantiers de construction, les personnes travaillant dans le domaine agricole ou bien sur les marchés. Et que dire de tant d’autres métiers ? Au cours de mes jobs d’été, j’ai pu découvrir certaines de ces situations et depuis, j’éprouve un profond respect pour ces personnes « de l’ombre ».

A 17 ans, après avoir déposé mon CV dans chacun des restaurants de Dieppe, j’ai été contacté par la gérante d’une brasserie du port afin de devenir son commis de cuisine durant le mois d’août. Si cette expérience a été riche de rencontres, elle a aussi été éprouvante en cet été 2000. Travailler en cuisine à cette époque de l’année signifie devoir affronter une chaleur infernale en raison de la gazinière ainsi que de la friteuse qui restent allumées tout au long du service. C’est aussi se prendre un nuage de vapeur brûlante à la plonge à chaque ouverture du lave-vaisselle, c’est-à-dire toutes les cinq minutes. C’était éprouvant mais je n’ai jamais regretté car cette expérience a véritablement été un apprentissage de la vie et a encouragé à soigner les études afin de ne pas avoir à vivre de telles conditions plusieurs décennies durant. Une fois le bac en poche, l’été 2002 a été passé dans une usine de plasturgie à Saint-Michel-sur-Meurthe. En plus du soleil, qui tapait sur les tôles ondulées au-dessus de nos têtes, l’on devait faire avec la chaleur des fours d’où sortaient les pièces en plastique destinées à habiller les véhicules d’une marque allemande. En réalité, je n’ai pas à me plaindre car ayant été embauché en tant que magasinier, je n’ai pas eu à rester comme mes collègues huit longues heures par jour à proximité directe des fours mais pouvais me déplacer à l’intérieur de l’entreprise, dans des zones où la chaleur était tout de même plus supportable.

L’année suivante, c’est le service gel d’une base liée à une chaîne de grande distribution dans le département de l’Eure qui m’a accueilli. Mon job consistait à passer mon temps dans un congélateur géant à préparer les commandes de produits surgelés passées par tous les magasins de l’enseigne de la Haute-Normandie. En cet été 2003, passer son temps dans un congélateur alors que la canicule sévit à l’extérieur pourrait être considéré comme étant une condition idéale et pourtant, je crois que j’ai rarement été aussi malade de ma vie. En effet, lorsque l’on passe en quelques minutes de -20°C à +40°C, le corps est en souffrance.

Il m’arrive parfois de penser aux collègues que j’ai côtoyés au cours de ces différentes expériences ; collègues qui, eux, doivent supporter ces conditions, non pas le temps de quelques semaines, mais bien tout au long d’une carrière professionnelle. Je ne peux alors m’empêcher de me demander dans quel état physique seront ces personnes lorsque l’heure de la retraite sonnera. Car oui, pour certains, la pénibilité au travail n’est pas un concept vague mais bien le quotidien.

Alors oui, les salles de classe n’offrent pas toujours des conditions de travail optimales (et c’est un ancien prof qui l’écrit). En revanche, lorsqu’il y fait chaud au mois de juin et que l’on sait que son enfant souffre de cette chaleur, on peut se consoler en se disant que cela ne va durer que quelques jours jusqu’aux prochaines grandes vacances. Et gardons peut-être aussi en mémoire les mots de Romain Gary, ou plutôt Emile Ajar, tirés de son roman La Vie devant soi : « On peut vivre sans père, sans mère, sans rien du tout, mais pas sans quelqu’un qui vous regarde avec un peu de compassion ».