Pavoiser ? Oui, mais ailleurs sur l’espace public

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Mairie d’un village normand arborant maladroitement le drapeau régional. Collection privée Cyril Mallet (2021)

Depuis quelques semaines, le mot « drapeau » est utilisé en permanence dans les médias français. Au départ, je trouvais cette question assez secondaire mais j’avoue qu’elle a engendré chez moi de nombreuses réflexions, notamment après avoir écouté les arguments de quelques Maires rencontrés dans un cercle privé ces derniers jours. Mais plus que des polémiques, pourquoi ne pas essayer de trouver un compromis pour éviter de fracturer une société qui l’est déjà suffisamment ?

Disons-le d’emblée, hisser les couleurs d’un autre pays sur un bâtiment officiel n’est en rien exceptionnel. Il existe d’ailleurs des règles protocolaires très précises concernant l’ordre de préséance des drapeaux au point de trouver fréquemment sur le site des préfectures une fiche synthétique expliquant l’ordre selon lequel les drapeaux doivent être hissés.

Ayant participé à différents jumelages franco-allemands, j’ai eu bien souvent l’occasion de voir le drapeau noir, rouge et or de la République fédérale d’Allemagne flotter sur le fronton des mairies, sans que cela me choque le moins du monde. Pas plus que la présence du drapeau ukrainien au-dessus de nos hôtels de ville depuis l’invasion de ce pays par la Russie. En revanche, et cela aussi j’ai malheureusement eu l’occasion de le constater, rien ne me met plus en colère que de voir un drapeau hissé à l’envers. Je trouve qu’il n’y a pas pire offense faite à une Nation. Un drapeau est un symbole fort et il exige le respect.

J’ai été surpris il y a quelques jours de lire sur le site de Radio France Internationale cette déclaration du ministre de l’Intérieur démissionnaire :

« Mettre des drapeaux palestiniens au fronton des mairies porte atteinte gravement au principe de neutralité des services publics », écrivait alors Bruno Retailleau, comme un avertissement.

Deux jours plus tard, il donnait ensuite consigne aux préfets de s’opposer à toute initiative du genre en saisissant la justice administrative. Cette dernière a d’ailleurs commencé à intervenir, la preuve à Malakoff.

Ce samedi, il a adressé à nouveau une mise en garde. « La façade d’une mairie, insiste M. Retailleau, ça n’est pas un panneau d’affichage, et seul le drapeau tricolore, nos couleurs, nos valeurs, a droit de cité sur ce qui reste pour nous une maison commune. La France « archipélisée » a besoin de se rassembler. »

Selon moi, cette argumentation semble plus que discutable. En quoi le drapeau palestinien porterait-il atteinte au principe de neutralité surtout le jour où notre République, par la voix du chef de l’Etat, décide de reconnaître officiellement ce territoire comme un pays souverain ? Que l’on soit pour ou contre cette reconnaissance, l’argument de la neutralité des services publics ne me semble pas être le plus heureux. D’autant qu’en avril dernier, à l’occasion des funérailles du pape François, le premier ministre avait demandé de mettre les drapeaux en berne sans que cela n’émeuve celui qui était déjà à l’époque son ministre de l’Intérieur. Je n’ai effectivement pas souvenir d’avoir entendu ce dernier invoquer la neutralité de notre République… pourtant laïque.

Affirmer par ailleurs que seul le drapeau tricolore « a droit de citer » revient à ignorer l’existence du drapeau européen. Devrait-il disparaître lui aussi ? Alors que l’Union européenne est souvent critiquée voire remise en question, quel symbole désastreux cela enverrait-il si l’on ne le voyait plus sur les façades des mairies ! Et puis, cela irait totalement à rebours des textes législatifs votés, y compris ces dernières années, à l’instar de l’article L. 111-1-2 du Code de l’Education ; article adopté en 2019 : « L’emblème national de la République française, le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge, le drapeau européen, la devise de la République et les paroles de l’hymne national sont affichés dans chacune des salles de classe des établissements du premier et du second degrés, publics ou privés sous contrat ». Comment justifier alors leur absence des façades municipales ?

Cela pose également la question des drapeaux régionaux. Faut-il les pavoiser ? Un Normand répondrait sans doute : « Ptête bin qu’oui, ptête bin qu’non ! ». Je me pose d’ailleurs toujours la question de la valeur de ces drapeaux lorsque je suis en Normandie. Dans ma région d’origine, ce n’est pas le logotype officiel de la région qui flotte bien souvent sur les mâts publics mais le drapeau historique à savoir, les deux léopards, présents dès le XIIème siècle sur les armoiries des ducs de Normandie. A l’époque où le logotype a été créé, cela avait d’ailleurs fait grand bruit dans cette région, montrant, d’une certaine manière, l’attachement des Normands au drapeau historique et donc à leur passé. Il faut d’ailleurs évoquer ici le contraste entre la présence du drapeau régional sur de nombreuses mairies et l’absence quasi systématique du drapeau départemental alors même que le département a été créé en 1790, bien avant l’échelon régional.

Enfin, au-delà des emblèmes institutionnels, les mairies arborent parfois d’autres drapeaux ou symboles lors d’événements particuliers. Rose en octobre lorsque les Maires rivalisent d’ingéniosité pour mettre cette couleur en avant partout dans leur ville, et parfois sur la façade de leur mairie, afin d’encourager la lutte contre le cancer. Le 17 mai, journée internationale de lutte contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie, il arrive aussi que le drapeau arc-en-ciel flotte sur le bâtiment municipal.

Drapeaux arc-en-ciel hissés à l’occasion du 17 mai 2021. Collection privée Cyril Mallet.

Alors faut-il interdire ces symboles pourtant indispensables au risque d’anonymiser ces combats ? Je ne le pense pas et je trouve même que ce serait là une terrible erreur. La République, par la voix de ses élus, doit défendre des valeurs mais également soutenir des combats universels. Voir flotter le drapeau arc-en-ciel sur l’espace public rappelle que la lutte contre les discriminations n’est pas l’histoire de quelques uns et n’appartient surtout pas au passé mais est, malheureusement, encore d’actualité. Le récent suicide de l’enseignante en est une triste preuve.

En revanche, l’endroit idoine pour tous ces symboles est-il la façade des mairies ? Peut-être pas lorsque l’on voit combien cela suscite de polémiques. Ne serait-il pas temps de faire voter une loi sur le modèle de la Loi de 2019 « pour une école de confiance » ? Dans ce cas, ma proposition serait simple : Réserver la façade de la mairie aux seuls drapeaux tricolore, européen et régional et éventuellement départemental. Mais, dans un même temps, obliger chaque commune à installer sur son espace public un mât dédié aux causes soutenues par les élus. Ainsi les maires pourraient librement hisser les drapeaux de causes qui leur sont chères après en avoir débattu en conseil municipal. Et si le jour de la reconnaissance d’un pays par le Président de la République, des maires considèrent que les couleurs de cet Etat doivent flotter dans le ciel de leur territoire, cela doit rester une décision locale et non nationale.