
L’église de Mainxe, village où est née Elisabeth GOIS en 1876. Collection privée Cyril MALLET – 2024
Le 1er février 1876 naissait dans un petit village de Charente une fille ou peut-être un garçon. On s’y perd un peu à la lecture de l’acte de naissance puisque le rédacteur précise qu’ « est comparu Henri GOIS, cultivateur, âgé de trente-cinq ans, demeurant à l’Abbaye, en cette commune, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin ». Quelques lignes plus loin, il est pourtant bien précisé que le père désire lui donner le prénom d’Elisabeth. Personne ne la connaît y compris dans la famille et pour cause, elle n’a laissé quasiment aucune trace de son passage sur terre. Il n’existe à ma connaissance aucun cliché d’elle alors même qu’à son décès en 1933, la photographie avait déjà pénétré les foyers depuis plusieurs décennies déjà. Peut-être aurai-je la joie de trouver un jour un portrait caché dans un carton conservé par un lointain cousin que je ne connais pas encore. Cette femme prénommée Elisabeth, fille de Henri GOIS et de Marie JEAN est l’épouse d’Emile MALLET. Dans mon arbre généalogique, il ne faut pas remonter bien loin pour arriver à eux puisqu’Elisabeth et Emile MALLET étaient mes arrière-grands-parents.
L’Abbaye est un hameau dépendant du village charentais de Mainxe, situé à quelques kilomètres seulement de Jarnac, la ville natale du Président François Mitterrand. C’est d’ailleurs dans cette dernière qu’Emile est décédé en janvier 1929. En creusant un peu, je n’ai pu m’empêcher de sourire puisque Mainxe aussi est en lien avec l’Elysée mais par l’intermédiaire d’un autre de ses anciens locataires. C’est effectivement dans ce village qu’est né quelques années avant Elisabeth un certain Victor PATRICE, arrière-grand-père du Président François Hollande.
Lorsque l’on débute sa généalogie, on découvre des parcours de vie émouvants. Celui de mon arrière-grand-mère Elisabeth MALLET en est un exemple. C’est sans doute parce que j’ai mis très longtemps à retrouver sa trace que j’ai senti l’intérêt grandir au fil des années. Ou bien est-ce parce que j’ai découvert que l’un de ses fils, Edouard, est décédé tragiquement avec sa femme Alphonsine et leur petite-fille de un an lors du terrible bombardement de Royan en janvier 1945 ? Très certainement aussi. M’intéresser à Elisabeth et Emile, c’était aussi me rapprocher de ce grand-père MALLET que je n’ai pas connu. J’aurais tant aimé en savoir davantage sur sa vie, notamment les longs mois passés en Allemagne, à Görlitz, en tant que prisonnier de guerre. En retraçant le parcours de sa maman, j’ai pu en apprendre davantage sur lui, non pas sur ses années de guerre mais sur ses années de jeunesse.
L’émotion est devenue grandissante au fur et à mesure que j’ai pu reconstituer les étapes de la vie d’Elisabeth : sa naissance à Mainxe le 1er février 1876 puis sa jeunesse, son mariage avec mon arrière-grand-père, la naissance de ses enfants puis le décès du petit Edmond alors qu’il n’avait pas encore atteint deux ans.

Recensement de la Ville de Jarnac en 1921. Source : Archives départementales de la Charente. Cote : 6M285, page 45
A plusieurs reprises au cours de mes recherches, j’ai lu qu’Elisabeth et Emile avaient eu neuf enfants, ce qui me pose véritablement question puisqu’à ce jour, je n’ai réussi à en identifier que huit. Qui était le neuvième ? Un enfant mort-né ? Où aurait-il alors vu le jour ? Un autre enfant du couple interroge puisque concernant Robert, l’on sait qu’il est né en 1908. En 1921, il apparait bien sur le recensement de la ville de Jarnac. Il est d’ailleurs précisé qu’il est apprenti coiffeur à cette époque. Il a alors 13 ans. Après cela, nous perdons toute trace. Est-il lui aussi décédé au sortir de l’adolescence ? Ou bien a-t-il décidé de partir ailleurs ? Je reste sceptique sur cette dernière possibilité car même dans ce cas, l’on arriverait à trouver des informations.
Le triste destin d’Elisabeth ne s’arrête pas là puisqu’après le décès de son époux en 1929, Elisabeth séjourne chez son fils aîné à Saint André de Cubzac en Gironde. Au cours de ce déplacement, un médecin décide que son état psychologique fragile nécessite un internement à l’ « Asile public d’aliénés de Bordeaux », aussi désigné « Maison de Santé Château Picon ».

Vue générale de Château Picon. Source : Ouvrage de 1895 intitulé Maison de Santé de Château Picon – Asile Public d’Aliénées de Bordeaux. ( https://archive.org/details/BIUSante_09176/page/n3/mode/2up)
Elle y demeure un peu plus d’un an avant d’être transférée, pour des raisons de prise en charge, dans un établissement similaire situé à Breuty, près d’Angoulême dans son département de naissance. C’est derrière les grilles de cette bâtisse qu’elle décèdera d’un cancer de l’utérus en juin 1933. A la lumière de ces derniers éléments, l’on comprend mieux pourquoi elle est tombée dans l’oubli après son décès. L’internement d’office était alors souvent synonyme de honte pour les familles et puis à cette époque, la prise en charge psychiatrique n’était pas celle que l’on connaît aujourd’hui. Ajouté à cela le fait que Paul, son fils, mon grand-père, n’avait que 14 ans au décès de son père et 19 ans lorsque sa mère a été mise en terre, on comprend qu’il n’ait pas souvent évoqué sa famille du temps de son vivant. C’est sans doute cela aussi qui m’a amené à m’intéresser à Elisabeth. Je n’ai jamais ressenti de honte à la lecture des documents que j’avais entre les mains à propos de cette femme fragile. Bien au contraire, dès que j’ai avancé dans mes recherches, j’ai toujours émis le souhait d’aider Elisabeth à passer de l’ombre à la lumière car sa vie, sans doute pas toujours aisée, m’a beaucoup marqué. Sans peut-être même en avoir eu conscience, Elisabeth était dotée d’un pouvoir remarquable, celui d’avoir contribué à ce que son mari ait une vie rangée après leur mariage. Avant cela, il passait son temps devant les tribunaux ou bien en prison pour vagabondage ou encore pour vol de nourriture. Après l’union d’Emile et d’Elisabeth, plus aucune condamnation ni incarcération n’ont été constatées.
En février 2023, alors en déplacement à Bordeaux, je me suis arrêté dans le petit cimetière jouxtant l’établissement de soins de Breuty. Il ne faisait pas bien chaud et le terrain était humide mais je me souviens m’être dit qu’en période estivale, ce lieu devait être paisible à l’ombre des grands arbres. La partie inférieure de la parcelle rassemble des tombes individuelles. Elisabeth a également eu droit à un tel monument au moment de son inhumation. La croix sous laquelle elle reposait portait alors le numéro 296 selon le service d’Etat civil de la commune. Après quelques décennies pourtant, sa tombe a été relevée et ses restes transférés dans un ossuaire situé plus en hauteur. Un élément m’a pourtant profondément marqué en foulant le sol de ce petit cimetière : son nom ne figure nulle part. Après avoir été mise au ban de la société par son internement, sa mort a été rendue totalement anonyme.

L’ossuaire dans le petit cimetière de Breuty où repose Elisabeth. Collection privée Cyril MALLET – 2023
Parce que je considère qu’Elisabeth ainsi que tous ceux qui ont vécu cet enfermement méritent de sortir enfin de l’anonymat dans lequel ils ont été placés, j’ai pris l’attache la semaine passée de la direction de l’hôpital. Je trouverais effectivement tout légitime que par l’intermédiaire de plaques individuelles installées à proximité de l’ossuaire, l’identité de toutes les personnes, qui ont été rassemblées au fil des décennies soit connue de tous les visiteurs. Je n’avais pas même remarqué au moment d’envoyer le courriel que je faisais cette démarche presque 150 ans jour pour jour après la naissance d’Elisabeth.
