Ce mois de septembre 2026 est quelque peu particulier puisque cela fait exactement vingt ans que j’ai vécu ma première installation hors de nos frontières. Le 19 septembre 2006, après avoir comblé le moindre centimètre carré de ma Fiat Bravo verte de cartons débordant de livres et autres objets indispensables à ma future vie, j’ai pris la route de très bonne heure en direction de l’Est. Destination : la ville de Vöcklabruck située dans le Land de Haute-Autriche.
Ce n’est un secret pour personne dans mon entourage, la culture germanique fait véritablement partie de mon ADN et ce, depuis mon plus jeune âge. Je n’ai jamais réellement su l’expliquer mais les pays de langue allemande m’ont toujours attiré, tel des aimants, tant pour leur langue que leur culture. Ayant grandi en Normandie, cela ne coulait pourtant pas de source. Et pourtant !
En 2002, déjà, alors que je devais réfléchir à mon orientation post-baccalauréat j’avais envisagé de m’installer outre-Rhin pour débuter un cursus de Romanistik auprès de l’Université de Heidelberg. Le but ? Devenir prof de français et d’italien auprès de jeunes Allemands. Ce projet ne s’est pas concrétisé mais ce souhait de partir vivre dans un pays germanophone ne m’a jamais quitté. Par chance, je n’ai pas eu besoin d’attendre bien longtemps avant que cela devienne réalité.
Au printemps 2006, j’étais à l’époque en Licence II de Langues Littératures et Civilisations germaniques. Professionnellement, cela faisait près de trois ans que mon quotidien se résumait à un lieu : le Lycée du bois, situé non loin de Dieppe, où j’étais assistant d’éducation, ou, ce que l’on appelait auparavant, pion d’internat. Entre les deux, il y avait la course au quotidien pour jongler entre les trains de la ligne Rouen-Dieppe. Cela signifiait aussi d’accepter une contrainte supplémentaire, devoir récupérer les premiers et derniers cours de la journée car la distance ne se faisant pas en cinq minutes, il m’était impossible d’assister à ces TD. Et que dire des moments de stress vécus en raison du retard des trains, assez fréquents, il faut bien le dire ? J’ai beaucoup aimé mes élèves du lycée professionnel auprès desquels je travaillais mais au bout de trois ans, j’avais aussi l’impression d’avoir fait le tour de mes missions.
Lorsque l’on débute un cursus de langue à l’Université, on sait qu’un séjour prolongé à l’étranger va s’imposer à un moment donné. Or, pour que je puisse quitter mon activité salariale à plein temps, il fallait absolument que je retrouve une activité à salaire identique. Le programme d’assistanat de langue française à l’étranger remplissait alors cette condition, contrairement à Erasmus, dont la bourse ne couvrait pas les besoins vitaux sans l’aide précieuse des proches.
En tant que germaniste, j’avais le choix entre l’Allemagne et l’Autriche. J’ai décidé d’être original et de proposer ma candidature pour le second pays. Cela faisait d’ailleurs sens puisque l’Université de Rouen avait été auparavant la seule université en France à disposer d’une chaire d’études autrichiennes. Mes profs m’encourageaient alors à partir à la découverte de ce pays d’Europe centrale, petit par sa superficie mais immense par la richesse de son histoire et de sa culture.
Avril 2006, cela faisait plusieurs mois que j’avais déposé ma candidature mais cela ne m’inquiétait pas pour autant. Puis un jour, un courrier de l’Ambassade de France à Vienne est arrivé à Longueville sur Scie. J’appris alors que j’étais affecté dans trois établissements secondaires de Vöcklabruck en Haute-Autriche. Ma première mission a été d’identifier cette ville car j’avoue que je ne savais pas le moins du monde où j’allais atterrir. Deuxième mission, prendre rapidement l’attache des trois établissements en question pour me présenter et aussi demander un peu d’aide afin de trouver un appartement. Chercher une location n’est déjà pas chose évidente à l’échelon national mais cela est une tâche rendue plus difficile encore lorsque la destination est à l’étranger, a fortiori dans un pays que l’on ne connait pas encore. Par chance, la ville accueillait chaque année des assistants de langue et un couple d’enseignants avait pour habitude de réserver un appartement pour le premier qui se faisait connaître. Au moins, je n’étais pas à la rue et je passerai deux années merveilleuses à vivre dans la Eternitstraße de Vöcklabruck.

En réalité, je n’ai pas fait la route seul puisqu’un autre étudiant de Rouen, Bertrand, partait lui aussi en tant qu’assistant de français en Autriche et nous avions décidé de faire le voyage ensemble.
Arrivés à destination en début de soirée, je me souviens encore de mes premiers pas dans cet inconnu. A 23 ans, c’est une expérience extraordinaire mais c’est aussi une formidable école de vie. Cela aide à acquérir de la maturité et à apprendre à se débrouiller, seul, dans son nouvel environnement. La première chose à faire était de récupérer les clés de l’appartement et découvrir le lieu qui allait devenir mon nouveau chez moi. Evidemment, il fallait se présenter aux propriétaires dans un allemand franchement bancal à l’époque puis conduire Bertrand à la gare la plus proche afin qu’il puisse rejoindre la ville qui allait l’accueillir, Wiener Neustadt.
Partir vivre en Autriche à 23 ans force rapidement à l’humilité tant la première chose que l’on découvre est que les connaissances linguistiques, que l’on pensait pourtant avoir acquises, demeurent finalement très basiques. On remarque aussi très rapidement que la langue apprise depuis de nombreuses années à l’école ou à la fac ne correspond pas du tout au vocabulaire quotidien utilisé dans le pays. Les Autrichiens parlent en général non pas l’allemand standard, ce que l’on appelle le Hochdeutsch, mais un dialecte différent d’un Land à l’autre. Il existe d’ailleurs un dictionnaire pour mieux appréhender le vocabulaire local ; dictionnaire que je me suis empressé d’acheter et qui est toujours sur une étagère de mon salon. A titre d’exemple, lorsqu’un Allemand du nord utilisera le mot « Brötchen » pour parler d’un petit pain, un Autrichien (ou un Bavarois) utilisera quant à lui, le mot « Semmel ». Et je n’ai pas mis longtemps à découvrir que mes capacités idiomatiques allaient devoir s’adapter très rapidement. Dès le premier soir, après avoir pris congé des propriétaires de l’appartement et après avoir déposé Bertrand à la gare, je décide d’aller faire quelques courses. Mon choix s’arrête sur le Lidl de Attnang-Puccheim. J’avais pris soin de vérifier l’adresse de ce magasin avant de quitter la France. Me voilà arrivé à la caisse et là, je deviens l’origine d’un véritable bouchon car l’employée du magasin me parlait mais je ne comprenais pas un mot. Les clients après moi commençaient à s’impatienter et l’un d’eux a eu la bonne idée d’aller chercher une salade. En effet, cela faisait quelques minutes déjà que la malheureuse caissière tentait de me faire comprendre dans son dialecte qu’une salade achetée permettait d’avoir une deuxième salade offerte. J’avoue que cela met un sacré coup au moral même si 20 ans après, je me dis que cela devait être tout de même assez comique d’assister à une telle scène.
Cette première mésaventure ne sera surtout pas la dernière. Peu de temps après mon arrivée en Autriche, j’ai fait la connaissance de Lisl et Erich, un couple vivant non loin des écoles où je travaillais au quotidien.

En raison du lourd handicap, à la fois physique et mental, de leur fille, ils n’avaient pas la possibilité de voyager souvent à l’étranger, ce qui était un véritable crève-cœur pour eux. Elisabeth m’invitait alors régulièrement chez eux afin que nous fassions de la conversation en français. Elle me disait régulièrement que cela lui donnait ainsi l’impression de voyager malgré tout. En général, nous parlions également allemand au cours de la soirée car elle tenait à ce que je profite de ces rencontres pour améliorer mon propre niveau de langue.
Quelques semaines après mon arrivée, j’avais cru découvrir une certaine logique entre le dialecte et l’allemand standard. Ainsi, avais-je remarqué que des noms allemands finissant par « -e » correspondaient à un mot en « -dl » en Autriche. Ainsi, « les étoiles » en allemand se disent-elles « die Sterne » en allemand vs. « Sterndl » en dialecte.
Or, en Autriche, pour parler gentiment d’une petite fille, on utilise souvent le mot « Dirndl ». Trouvant assez logique d’utiliser la « règle » citée précédemment, je me suis dit que dans le sens inverse, ma logique devait fonctionner. Ainsi, si l’on dit « Dirndl » en dialecte, l’équivalent allemand devait sans trop de doute être « Dirne ». Bien mal m’en a pris. J’ai tout de suite vu à la réaction des parents que ma logique n’était pas au point et me souviens encore du froid que cela a jeté. Les parents m’ont répliqué que je ne pouvais pas dire cela. Et j’ai vite compris pourquoi. Rentré à la maison, je me suis jeté sur mon dictionnaire et ai découvert que le mot « Dirne » existe bel et bien en allemand mais on l’utilise pour désigner … une prostituée. Et oser dire cela à une personne en situation de handicap, en plus ! Je crois que je ne me suis jamais senti aussi honteux de ma vie ! Au moins, cela a le bénéfice de m’avoir marqué et de m’en souvenir comme si c’était hier. C’est aussi cela finalement, découvrir une autre langue et une autre culture : on apprend, on tâtonne parfois, on fait aussi quelques pas de côté et, puis on finit par en rire.
Erich et Elisabeth ne m’en ont fort heureusement jamais voulu car ils avaient compris que c’était une maladresse de débutant. Au contraire, ils ont toujours été au petit soin pour moi. Pouvoir compter sur des personnes aussi gentilles et bienveillantes a véritablement donné à mon installation une autre dimension. Partir à l’étranger lorsque l’on a 23 ans n’est pas toujours évident et cela a été rassurant de pouvoir me tourner vers eux lorsque j’avais une question, un doute ou un souci. Grâce à eux, j’ai aussi énormément visité la région car Erich était un alpiniste accompli et il m’emmenait régulièrement en promenade avec lui le temps de quelques heures. Découvrir cette magnifique région du Salzkammergut était un véritable plaisir. Lisl nous accompagnait quelquefois. Ayant grandi en bord de mer, les paysages montagneux ne faisaient pas partie de mon quotidien du temps de ma jeunesse. Avec Erich et Lisl, j’ai ainsi pu découvrir des paysages à couper le souffle. Et cela permettait aussi de parler d’un épisode de l’histoire dont ils ont été témoins étant enfants, l’Anschluß, le rattachement de l’Autriche par Hitler à l’Allemagne nazie en 1938 .
Il y a des panoramas que j’ai adorés. L’un des endroits où je me suis très souvent rendu, parfois simplement pour me détendre, était la ville de Gmunden, située à une quinzaine de kilomètres de mon domicile.

Cette petite ville est tout simplement splendide avec, notamment, le château de Orth, reconnaissable à son architecture si typique de la région et construit au coeur même du lac Traunsee. L’Autriche mérite vraiment d’être connue, rien que pour des endroits comme celui-ci ! Ma petite Fiat Bravo se souvient aussi sans doute de la route qui mène à Gmunden. Un soir, alors que je souhaitais me promener sur les bords du lac, ma voiture a malheureusement fait la connaissance d’un chauffard alcoolisé, qui n’a pas marqué le stop. Plus de peur de que mal mais une voiture irréparable, qui ne reverrait jamais plus la France.
Avant de rédiger cet article, je me suis replongé dans mes photographies prises à l’époque. Il fallait que je trouve l’illustration parfaite pour accompagner ces souvenirs de jeunesse et c’est ainsi que je suis tombé sur ce cliché de ma trombine. La photo a été prise dans un endroit que j’aime tout particulièrement, la Gloriette, dominant le parc du palais de Schönbrunn à Vienne. Tant l’intérieur que l’extérieur du bâtiment sont un spectacle pour les yeux. Et lorsque l’on accepte de pousser les portes d’entrée, le plaisir est également pour le ventre car l’on peut y déguster d’excellentes pâtisseries accompagnées de café, viennois, bien évidemment.
Aujourd’hui encore, lorsque je me trouve dans la capitale, j’aime marcher de bonne heure dans ce parc et je ne quitte jamais Vienne sans avoir fait une halte dans le parc de l’ancien palais d’été des Habsbourg. A cette heure-là, le calme règne avant l’arrivée massive de cars de touristes, ce qui permet de profiter en plus d’un joli panorama sur la ville. Lors de la promenade, il n’est d’ailleurs pas rare d’y rencontrer des écureuils, ce qui donne presque l’impression d’être à la campagne alors que l’on est en pleine cœur d’une capitale européenne.

20 ans après, lorsque je vois la photo du jeune homme de 23 ans que j’étais alors, assez insouciant, il faut bien le dire, je ne peux m’empêcher de me dire : « Et si à l’époque, tu avais su la vie qui t’attendait, aurais-tu fait d’autres choix ? ». Probablement que oui. Il y a certaines décisions que je regrette encore amèrement aujourd’hui. En revanche, une chose est certaine et pour cela, je n’ai pas le moindre regret. Je n’aurais jamais choisi un autre pays que « ma chère Autriche » pour vivre mes premiers pas d’expatrié.

